Tristan Haute nous livre une analyse des élections municipales, les raisons de l’abstention, le vote populaire… et les enseignements limités que l’on peut en tirer pour une élection nationale.
- Enseignant-chercheur en science politique à l’université de Lille et dans le laboratoire du Centre d’études et de recherches administratives, politiques et sociales (Ceraps).
► Comment interpréter l’abstention en hausse à ces élections municipales ?
Depuis la fin des années 1980 on assiste à une baisse tendancielle de la participation aux élections municipales. Si on excepte la participation particulièrement faible (44,7 %) en 2020 du fait de la pandémie liée à la Covid-19, la participation au premier tour des élections municipales de 2026 est le point le plus bas de la série avec 57,2 %. Ce n’est pas un phénomène propre aux élections municipales. On a beaucoup parlé du nouveau mode de scrutin qui aurait contribué au recul de la participation dans les communes de moins de 1 000 habitant·es du fait d’une offre électorale plus réduite. C’est un fait mais cela ne doit pas occulter un phénomène de plus long terme, la « grande démission » décrite par Vincent Tiberj1. Celle-ci s’explique principalement par une hausse de la participation intermittente, la très grande majorité des citoyen·nes votent, mais pas à tous les scrutins. C’est particulièrement vrai au sein des générations les plus récentes, celles qui ont moins de 45 ans aujourd’hui. Le vote y est beaucoup moins perçu comme un devoir et comme une obligation citoyenne et bien plus comme un droit qui peut s’exercer ou non, en fonction des enjeux perçus de l’élection et de l’intensité de la campagne électorale.
► Cette baisse de participation est-elle socialement homogène ?
Contrairement à une idée reçue, avec la hausse de l’intermittence électorale, les inégalités sociales de participation ont augmenté ces deux dernières décennies2. Preuve de cet accroissement des inégalités sociales, la participation en 2026 est remontée parmi les cadres (+9 points par rapport à 2020), les professions intermédiaires (+8 points) et les employé·es (+12 points), mais c’est bien moins le cas parmi les ouvrier·es (+2 points)3.
Pour terminer, on peut signaler que, les élections municipales étant l’addition de près de 35 000 scrutins ayant chacun une offre et un contexte politique et social différents, il y a des dynamiques à contre-courant. Ainsi, dans certaines grandes villes, notamment populaires, on a observé une stabilité de la participation par rapport à 2014, voire une augmentation, phénomène qui n’est pas étranger aux bons scores de la France insoumise (LFI) dans ces espaces.
► Malgré ces contextes différents selon les communes, peut-on identifier un vote populaire ?
Le « vote populaire », c’est d’abord le non-vote. Plus de la moitié des ouvrier·es et la moitié des employé·es n’ont pas voté en 2026. Et ces chiffres, issus de sondages d’opinion, sont structurellement sous-estimés. Mais, au-delà de la participation et comme l’avait très bien démontré le collectif Focale à partir du cas de l’élection présidentielle de 20174, il n’y a pas un vote populaire, mais des votes populaires différenciés.
► Comment l’analyser ?
Si les classes populaires votent davantage pour la gauche radicale et pour l’extrême droite, elles n’oscillent pas entre ces deux options. Ce sont des segmentations sociales qui, en leur sein, produisent des comportements électoraux antagonistes en termes de valeurs. Pour prendre un exemple, dans une enquête conduite à la sortie des urnes en 2026 à Roubaix, nous montrons que l’expérience des discriminations, quelles qu’elles soient, mais aussi de la précarité de l’emploi ou de difficultés financières vont de pair avec un vote pour LFI bien plus important. Au contraire, le vote RN est maximal (sans être majoritaire), parmi les personnes les moins diplômées ou ayant des difficultés financières, comme parmi les propriétaires mais pas parmi les salarié·es précaires.
► L’électorat de la droite et celui de l’extrême droite semblent être de plus en plus fongibles, qu’en est-il précisément ?
C’est un constat difficile à mesurer à partir des seuls scrutins municipaux car les offres politiques sont très variables. Lorsque droite et extrême droite se font concurrence, c’est surtout dans des grandes villes où l’extrême droite est structurellement plus faible électoralement. Au-delà des rapprochements entre élu·es de droite et d’extrême droite, qui se jouent au moment de la constitution des listes et produisent de fait aussi de la fongibilité électorale, un indice réside dans la capacité importante, mais déjà observée en 2024, des électeurs et électrices de l’extrême droite à voter en faveur de la droite pour faire barrage à la gauche, en particulier à LFI. C’est ce qui peut expliquer les résultats du second tour dans certaines grandes villes. L’inverse a été moins observé, notamment parce que, là où l’extrême droite est forte, la droite est soit la première concurrente (comme sur la Côte d’Azur), soit inexistante (comme dans le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais).
► Pourquoi l’union des gauches ne permet-elle pas toujours de battre la droite au second tour ?
Dans un contexte où les électeurs et électrices de droite et d’extrême droite peuvent faire front commun contre la gauche, l’union des gauches a besoin d’être majoritaire au premier tour, ce qui n’était pas toujours le cas, de se rassembler entre les deux tours et de maintenir un niveau de mobilisation supérieur à celui de la droite. C’est ce point qui explique sa défaite dans certaines grandes villes : la droite a su, entre les deux tours, à la faveur de campagnes agressives et mensongères comme à Toulouse, encore accroître la participation des classes supérieures. La gauche, quant à elle, n’a pu amplifier la mobilisation du premier tour et a parfois subi des désistements de ses segments les plus « modérés », dont le poids électoral ne doit pas être surestimé.
► Quels enseignements prudents pourrait-on tirer de ces élections pour la présidentielle à venir ?
Avec des élections éparpillées dans 35 000 communes, une offre électorale très variable et une campagne qui prend des formes très différentes, il faut plus que de la prudence. Un élément doit toutefois alimenter des réflexions autour du prochain scrutin présidentiel : l’abstention. En effet, la conquête de certaines grandes villes par la gauche radicale et, paradoxalement, la victoire de la droite dans certaines grandes villes nous montrent que jouer sur la participation différentielle est bien plus la clé d’un scrutin que la conquête de parts de marché dans un corps électoral stable et réduit. ■
Propos recueillis par Arnaud Malaisé
- Vincent Tiberj, La droitisation française, Paris, PUF, 2024.
- Céline Braconnier, Nonna Mayer, « Les dynamiques du décrochage civique illustrées par la hausse de l’abstention aux scrutins nationaux », Informations sociales, 212 (1), p. 50-58.
- Enquêtes réalisées en ligne les 13 et 14 mars 2020 et du 12 au 14 mars 2026 par Ipsos auprès d’échantillons de 2000 personnes inscrites sur les listes électorales et représentatives de la population française âgée de 18 ans et plus selon la méthode des quotas (âge, sexe, profession, région, catégorie d’agglomération).
- Collectif Focale, Votes populaires ! Les bases sociales de la polarisation électorale dans la France de 2017, Vulaines-sur-Seine, Éditions du Croquant, 2022.
