Nolwenn Armogathe analyse les élections municipales sous l’angle de la participation des citoyens et des citoyennes.
- Doctorante en science politique à Sciences Po Toulouse au laboratoire Utopi (Unité de recherche transitions, organisations, politiques, inégalités), elle travaille sur les élu·es municipaux·ales issu·es des listes citoyennes et participatives à Toulouse et à Marseille.
► Comment se construit une campagne municipale impliquant plus largement des citoyens et des citoyennes, en particulier dans les quartiers populaires ou le monde associatif ?
L’élection municipale est un scrutin qui a tendance à être dépolitisé, car il y a un effacement du clivage gauche-droite dans les communes. Les tentatives de politi-sation du scrutin sont portées par des outsiders, c’est-à-dire des personnes qui entrent en politique, comme dans les listes citoyennes et participatives. Ces dernières s’étaient multipliées aux élections municipales de 2020, élaborées par des collectifs d’habitant·es, des représentant·es de la société civile ‒ des associations et syndicats ‒ et construites en dehors des partis. Elles portent l’ambition de représenter des minorités sociales et promeuvent des pratiques participatives dans le gouvernement municipal. Néanmoins, les classes populaires sont peu représentées dans ces listes au profit des classes supérieures et de la petite bourgeoisie culturelle.
Situées plutôt à gauche de l’échiquier politique, comme Archipel citoyen à Toulouse ‒ qui avait perdu les municipales ‒ et le Printemps marseillais à Marseille ‒ qui avait remporté la mairie ‒, ces listes initiées par des collectifs citoyens font parfois alliance avec des partis politiques.
Aux municipales 2026, la « citoyenni- sation » de la vie politique locale semble contrecarrée par une lecture partisane du scrutin. Les candidat·es se présentent toujours sous le registre de l’unité, mais leurs étiquettes partisanes sont mises en avant. Cette lecture partisane s’explique pour partie par le fait que ces élections se déroulent peu de temps avant l’élection présidentielle. Une autre différence saillante entre les deux derniers scrutins municipaux concerne les enjeux municipaux. Par exemple pour le Printemps marseillais, la fabrique citoyenne du programme contribuait à mettre l’accent en 2020 sur la démocratie participative ou l’écologie alors qu’en 2026 la sécurité est plus présente que la démocratie participative dans le programme.
► Les campagnes municipales redonnent-elles un pouvoir d’agir citoyen et restaurent-elles une démocratie participative ?
Depuis les élections municipales de 1977, la démocratie participative est un enjeu récurrent aux élections municipales comme l’a montré Rémi Lefebvre1 La promesse de rendre le pouvoir d’agir aux citoyens et citoyennes s’apparente à une routine des prétendant·es au pouvoir. De même, les listes citoyennes et participatives promettent de restaurer un lien de proximité entre l’élu·e et l’électeur·ice. Cela passe par le déploiement de dispositifs participatifs durant la campagne municipale dans le recrutement des candidat·es, les pratiques de campagne et la construction du programme. Ainsi, la sélection citoyenne des candidat·es par entretien collectif ou individuel comme par tirage au sort est un moyen de mobiliser des militant·es pour la campagne. Ces listes mettent également en avant des pratiques de campagne novatrices comme la déambulation à vélo ou les porteurs de paroles qui occupent l’espace public pour recueillir et diffuser la parole des habitant·es.
Néanmoins, en 2026, le répertoire d’action électorale du Printemps marseillais, qui n’est plus une liste d’outsiders(2) mais d’élu·es sortant·es, semble davantage cadré par les partis. La réforme du scrutin municipal avec la loi Paris-Lyon-Marseille a aussi produit des effets sur les pratiques avec une campagne s’organisant au niveau central et moins par secteurs. Ce mode d’organisation laisse moins de possibilité aux militant·es locaux·ales pour s’organiser et proposer des pratiques de campagne novatrices car les modalités d’actions comme la propagande électorale viennent d’en haut, du niveau central.
Enfin, la fabrique citoyenne des programmes est un espace propice à l’engagement et à la formation de militants et militantes, même si ce sont les classes moyennes et supérieures qui s’y investissent. Malgré les procédés déployés pour faire entendre la parole des citoyennes et des citoyens, la construction du programme ne permet pas tant la création d’espaces de réflexion politique que de luttes et de rapports de pouvoir. Les citoyennes et les citoyens tendent à valider les orientations programmatiques déjà définies par les partis qui font alliance au sein de ces listes.
► Est-ce que les campagnes municipales parviennent à déjouer en partie l’abstention et à créer une dynamique sur les classes populaires et la jeunesse ?
Les effets des campagnes électorales sur la participation sont difficiles à mesurer. Ce n’est pas tant la campagne électorale qui fait le vote que les déterminants sociaux ‒ l’âge, le niveau de diplôme, la profession ou le genre ‒, la trajectoire biographique et l’appartenance de l’électeur·trice à des groupes sociaux. Le niveau de participation dépend du profil des votant·es et du type de scrutin. Les classes populaires et les jeunes sont plus susceptibles d’être abstentionnistes aux élections. Si les municipales de 2026 se caractérisent par un regain de mobilisation par rapport à 2020, impacté par la pandémie de Covid, la citoyennisation de la vie politique locale suit une tendance inverse. Les listes citoyennes et participatives constituent un moyen pour les partis de renouveler leur base militante et leur ancrage local, en obtenant ou conservant des mandats locaux.
► Comment l’engagement militant dans la campagne municipale peut-il perdurer ?
L’engagement militant tend généralement à s’essouffler après la campagne électorale. Toutefois, il peut se poursuivre au sein d’associations, dans des comités de quartiers, dans la participation aux dispositifs participatifs déployés par la mairie, comme le budget participatif, ou dans l’animation des activités militantes propres aux collectifs. Les citoyens et les citoyennes restant engagé·es après la campagne électorale ont un rôle d’interpellation des élu·es pour défendre des causes. En retour, les élu·es issu·es des listes citoyennes et participatives s’appuient sur ces relais militants pour exercer leur mandat.
► À quelles conditions le mouvement social, syndicats et associations, peut-il s’impliquer dans une campagne d’élections politiques tout en conservant sa liberté et son indépendance ?
Si les organisations syndicales se tiennent à distance des partis, cela n’empêche pas des militant·es ou des représentant·es syndicaux·ales de présenter leur candidature aux élections municipales. Les syndicats et les associations se saisissent de l’élection pour interpeller les prétendant·es au pouvoir et défendre des causes, mais également pour mobiliser les citoyens et les citoyennes. Ces organisations peuvent avoir un rôle de contre-pouvoir, qui passe par l’interpellation des candidat·es ou la politisation du scrutin local. ■
Propos recueillis par Arnaud Malaisé
