■ PAR Philippe Légé
Depuis une dizaine d’années, la croissance de la production et des échanges ont tendance à ralentir. Mais la double incertitude, de la durée de la guerre et des gains de productivité attendus de l’intelligence artificielle (IA), pourrait produire à la fois une baisse importante de la croissance et une envolée de l’inflation.
De 1990 à 2008, au niveau mondial, le commerce a progressé en moyenne de 6,7 % par an, soit bien plus rapidement que la production, dont la croissance annuelle moyenne était de 3,7 %1. Depuis la grande récession de 2008-2009, les échanges commerciaux ont fortement ralenti : non seulement la croissance de la production mondiale a décéléré mais elle est devenue moins intense en commerce. De 2012 à la pandémie de 2020, les taux de croissance du commerce et du PIB mondial sont proches : comme le note l’Insee, « la mondialisation semble avoir atteint un palier »2. Les causes sont multiples : la financiarisation a déprimé l’investissement, le vieillissement de la population déplace la demande mondiale vers des services non exportables et, après avoir longtemps engendré des gains pour les capitalistes et les consommateurs, la fragmentation géographique de la chaîne de valeur se révèle coûteuse et fragile.
Ralentissement et polarisation des échanges
Deuxième problème : en levant tous les obstacles aux échanges entre des zones dont les coûts de production sont très différents, la mondialisation commerciale a engendré une polarisation des soldes commerciaux. Ainsi, certaines zones présentent des excédents importants de façon systématique (Chine, Japon, Opep) ou presque (UE), tandis que d’autres sont fortement déficitaires (États-Unis, Royaume-Uni, certains pays en développement). Un pays ayant un excédent commercial, a un excès d’épargne sur ses besoins d’investissement. Il devient créancier. À l’inverse, un pays déficitaire est débiteur. Or la position débitrice de la première puissance mondiale, les États-Unis, s’est beaucoup aggravée après la pandémie du Covid. Les administrations Biden et Trump ont réagi en imposant des droits de douane et d’autres mesures protectionnistes. Fin 2025, cette politique était parvenue à obtenir une forte réduction du volume de produits chinois importés par les États-Unis. Mieux : la forte inflation prédite par certains économistes n’avait pas eu lieu.
Les effets économiques de la guerre
Fin 2025, d’autres facteurs suscitaient l’optimisme des propriétaires de capitaux et des institutions économiques internationales : les droits de douane américains s’avéraient un peu moins élevés que prévus (10,5 % en moyenne3), plusieurs pays augmentaient leurs dépenses publiques et les investisseurs anticipaient de forts gains de productivité liés aux récents investissements dans l’intelligence artificielle (IA). « La guerre au Moyen-Orient a mis fin à cet élan » explique le FMI dans son rapport d’avril 2026, tout en révisant à la baisse sa prévision de croissance mondiale pour 20264. Celle-ci s’établirait à 3,1 % et l’inflation mondiale accélérerait à 4,4 %.
Il règne désormais une grande incertitude. Celle-ci concerne d’une part l’évolution des conflits militaires et des tensions commerciales et d’autre part l’ampleur des gains de productivité induits par l’usage de l’IA. Si « une fin rapide et ordonnée de la guerre est le meilleur moyen de limiter les dommages pour l’économie mondiale », le FMI n’écarte pas un scénario dans lequel la croissance chuterait à 2 % en 2026 et l’inflation s’envolerait au-dessus de 6 % d’ici à 2027, avec un impact deux fois plus important sur les pays émergents que dans les économies avancées. Ajoutons que les pays qui ont peu de réserves et/ou qui ne raffinent pas leur pétrole – ce qui est le cas de nombreux pays d’Afrique – sont très vulnérables à la flambée des prix.
Deux semaines seulement après le FMI, tandis que l’armée américaine était toujours déployée au Moyen-Orient, la Banque mondiale publiait une prévision de croissance mondiale à 2,6 %. Quand bien même la guerre cesserait au mois de mai, les prix de l’énergie augmenteraient de 24 % en moyenne en 2026, puis la hausse toucherait les denrées alimentaires et enfin l’ensemble des prix. À cet enchaînement inéluctable, l’économiste en chef de la Banque mondiale ajoute une étape supplémentaire, que l’on peut toutefois juger incertaine : l’inflation « fera grimper les taux d’intérêt et rendra le coût de la dette encore plus élevé ». Ce risque est instrumentalisé pour exiger des coupes budgétaires antisociales mais il est réel. Sa matérialisation dépendra de facteurs économiques et politiques complexes, notamment du côté des États-Unis.
La politique monétaire des États-Unis
Bien qu’autosuffisante énergétiquement, l’économie américaine importe de l’énergie et surtout elle importe beaucoup de biens dont le coût de production va croître avec la flambée du prix du pétrole. Si l’on y ajoute l’effet des droits de douane, les perspectives inflationnistes ne sont pas négligeables aux États-Unis. L’inflation s’élève à 0,9 % sur le seul mois de mars, sous l’effet d’une flambée de 10,9 % des coûts de l’énergie, soit la plus forte hausse depuis 2005. Le prix de l’essence a crû de 24 % en un mois. Sur un an, l’inflation progresse de 3,3 %.
Trump aura du mal à obtenir une baisse des taux d’intérêt directeurs, alors même que la croissance du PIB a ralenti et s’établit à son plus faible niveau depuis cinq ans. La croissance du PIB du 4e trimestre 2025 a été révisée à la baisse. La Réserve fédérale (Fed, banque centrale des États-Unis) tablait sur une guerre courte. Certes, pour l’instant l’inflation sous-jacente – mesurant la hausse des prix hors énergie et alimentation – reste faible mais, du fait des délais de transmission au niveau des coûts de production (assez rigides à très court terme en raison des stocks et des contrats), c’est cet été que l’on pourra connaître l’impact de la guerre sur l’économie américaine.
En fait, l’incertitude majeure est de nature politique : la Fed a maintenu ses taux d’intérêt directeurs et ses dirigeant·es sont divisé·es sur la politique monétaire à suivre en 2026. Rappelons que parmi les gouverneurs de la Fed, Stephen Miran, ancien conseiller économique de Trump, voulait une baisse des taux d’un quart de point. Il apparaît dans le compte-rendu de la réunion de mars de la Fed que certain·es penchent pour un petit report de la baisse de taux tandis que d’autres ont évoqué la nécessité d’une hausse. La présidente de la Fed de Cleveland a indiqué qu’en dépit de sa préférence pour une stabilité des taux directeurs, une hausse serait peut-être nécessaire. Seule une « forte dégradation du marché du travail » pourrait motiver une baisse.
Plusieurs banques ont indiqué maintenir leurs prévisions de deux baisses de taux de la Fed en 2026. Quant aux marchés financiers, l’analyse des contrats à terme montrent qu’ils anticipent − à tort ou à raison − une stabilité des taux directeurs : pas de resserrement monétaire mais aucune réduction des taux avant l’été et probablement pas avant la fin de l’année. Trump est face à une contradiction : il voulait de longue date une baisse des taux d’intérêt mais il sait − et les Iranien·nes aussi − qu’une guerre prolongée justifierait un relèvement des taux risquant de provoquer une récession mondiale. ■
- Ministères des Finances et de l’Économie, Lettre Trésor Eco n° 166, avril 2016.
- Insee, L’essentiel sur… la mondialisation, 09/02/2026.
- https://www.lapresse.ca/affaires/chroniques/2026-01-29/inflation-aux-etats-unis/des-droits-de-douane-moins-toxiques-que-prevu.php
- 4. IMF World Economic Outlook, Avril 2026.
