Le syndicalisme en congrès

■ PAR Karel Yon

Force ouvrière a tenu son 26e congrès confédéral à Dijon du 20 au 24 avril 2026. En juin doivent se succéder les congrès de la CGT (du 1er au 5, à Tours), de la CFE-CGC (les 10 et 11 à Strasbourg) et de la CFDT (du 22 au 26 à Bordeaux). L’occasion de faire le point sur quelques débats qui traversent le mouvement syndical.

En ce printemps 2026, les congrès syndicaux se suivent mais ne se ressemblent pas. D’abord sur l’attitude à tenir vis-à-vis de l’extrême droite. En 2024, la CGT, la CFDT, la FSU, Solidaires et l’Unsa avaient signé ensemble un communiqué appelant à faire barrage à l’extrême droite dans la rue et dans les urnes. FO, la CFE-CGC et la CFTC avaient rejeté ce texte jugé trop politique, apportant ainsi leur concours à la « normalisation » du RN. Dans la droite ligne de cette posture complaisante, on a ainsi vu le secrétaire général de FO, Frédéric Souillot, débattre la veille de son congrès avec le député RN Jean-Philippe Tanguy à l’antenne de LCI. Quelques mois plus tôt, il avait déjà partagé la tribune avec un autre parlementaire de ce parti dans le Bas-Rhin. En janvier dernier, c’est Frédéric Guyonnet, président du Syndicat national des banques (SNB) et candidat à la succession de François Hommeril à la tête de la CFE-CGC, qui se rendait à la manifestation d’Alliance-Police nationale et côtoyait derrière la banderole de tête Sarah Knafo, Thierry Mariani ou encore Marion Marechal.

Il ne s’agit pas de dire que ces organisations ont été gagnées par l’extrême droite, puisque de nombreuses voix se sont élevées en leur sein contre de tels rapprochements. À la CGC, F. Guyonnet a été contraint de se retirer de la course à la présidence de la CGC. À FO, même si F. Souillot a été réélu à 98 %, son rapport d’activité n’a pas été voté par près de 20 % des délégué·es. Des critiques se sont exprimées qui l’ont conduit à réaffirmer son antifascisme et condamner « toute idéologie de rejet de l’autre ». La puissante fédération des services publics et de santé, dont les syndicats de territoriaux sont, au sein des collectivités RN, en première ligne du dialogue social avec l’extrême droite, s’est vu barrer la route de la commission exécutive.

De la neutralité à la tolérance de l’extrême droite

Mais la conception neutraliste de l’indépendance syndicale se traduit par une tolérance à l’extrême droite qui permet à celle-ci de prospérer. Au nom d’une lecture particulièrement spécieuse de la charte d’Amiens, il se dit à FO qu’on peut être syndicaliste et militant RN, tant qu’on ne revendique pas ces deux appartenances en même temps. Dans un courrier condamnant l’attitude de son challenger, F. Hommeril s’est contenté de dire que « les politiques peuvent nous suivre, mais en queue de cortège. » Prétextant de la séparation du syndicalisme et de la politique, ces organisations refusent de tirer les conséquences pratiques des valeurs antiracistes ou humanistes dont elles se revendiquent : la désignation du RN et de ses alliés comme intrinsèquement hostiles aux étranger·es, aux femmes, aux minorités et, plus largement, au monde du travail, au syndicalisme et à la démocratie. Au point de se demander si certains dirigeant·es syndicaux·les n’ont pas déjà fait le pari de se positionner comme les interlocuteur·ices privilégié·es d’un futur gouvernement RN, en remplacement des syndicats aujourd’hui majoritaires.

Car l’ambiance est tout autre du côté de la CGT et de la CFDT, dont les congrès sont au contraire placés sous le signe de la résistance à l’extrême droite. On le voit d’abord dans l’anticipation des implications d’une possible victoire du RN en 2027. Les deux organisations consacrent ainsi une place importante de leurs débats aux enjeux organisationnels (structuration, formation, financement et mutualisation des moyens, sécurisation juridique). Ces enjeux se traduisent à la CGT par la promotion des « syndicats professionnels en territoire » contre le sacro-saint modèle du syndicat d’entreprise. Les deux centrales mettent aussi l’accent sur la syndicalisation. Car si le mouvement des retraites en 2023 a permis de regagner des adhérent·es – « la première fois depuis douze ans », note la CGT – la croissance reste modeste. « Pourquoi n’avons-nous pas réussi à étendre la grève après le 7 mars 2023 ? Parce que notre nombre de syndiqué·es est trop faible et que 70 % des salarié·es du privé n’ont pas la CGT dans leur entreprise », écrit la centrale. CFDT et CGT soulignent aussi la responsabilité des ordonnances de 2017 qui ont fait disparaître les CHSCT et les instances de proximité, fragilisant davantage les syndicats. La CGT – comme FO – cible les cadres et les ingénieur·es, dont le poids est devenu déterminant pour la représentativité. La féminisation de la CGT est un autre enjeu : elle ne compte que 38 % de femmes parmi ses adhérent·es – contre 52 % à la CFDT – et 25 % seulement parmi ses secrétaires d’UD ou de fédération.

La mise au premier plan du danger de l’extrême droite dans les analyses de la CGT et de la CFDT témoigne plus fondamentalement d’une vision partagée de la conjoncture politique : au-delà de la menace RN, la CFDT pointe « les grandes mutations d’un capitalisme qui a conduit à ce qu’une minorité concentre conjointement l’essentiel des richesses et le pouvoir de décision ». Elle dénonce les dérives illibérales déjà en cours, en France comme dans le reste du monde, qui se traduisent notamment par la remise en cause de l’État de droit, des libertés publiques et du droit de grève. Sans être nommée, la responsabilité du macronisme est clairement posée.

Convergences revendicatives

Au-delà des constats communs, les textes témoignent de nombreuses convergences revendicatives : sur la centralité du problème des salaires, la lutte contre le racisme et les discriminations, la promotion d’un nouveau modèle productif et l’association des travailleur·ses à la planification écologique, la démocratisation des entreprises et le dialogue sur le travail réel, la régulation de l’IA et la défense d’une souveraineté numérique euro -péenne… Conscientes des enjeux de la période, les deux organisations mettent leurs désaccords en sourdine, notamment sur les retraites. Cette convergence est facilitée par le durcissement de la ligne cédétiste, notable depuis le mouvement de 2023, qui mitige désormais ses plaidoyers en faveur de l’autonomie des partenaires sociaux par la nécessité d’une intervention plus résolue de l’État – pour sanctionner la « déloyauté » patronale, conditionner les aides publiques aux entreprises, renforcer l’inspection du travail ou taxer davantage les dividendes et les patrimoines des plus riches.

La CFDT se contente toutefois de déplorer la crise démocratique sans s’attarder sur ses raisons profondes. Bien qu’elle se réclame d’un syndicalisme de transformation sociale, porteur d’un projet de société, et pointe « le retour de la logique des empires », elle ne dit rien de la remilitarisation du monde, le mot « guerre » n’est pas présent une seule fois. Le « réformisme » de la centrale, qui lui permettait auparavant de se présenter comme davantage ancrée dans le réel, apparaît de plus en plus comme une profession de foi. Elle réaffirme sa croyance dans le dialogue social sans convaincre sur les conditions qui permettraient de renouer avec cette pratique. A contrario, l’analyse cégétiste paraît désormais bien plus ancrée dans le réel, qui pointe le basculement d’une partie du patronat à l’extrême droite et désigne le passage vers un capitalisme autoritaire, faisant le constat que la démocratie est désormais devenue un problème pour le capital.

Ce sont donc des congrès très politiques qui se dérouleront en juin 2026. Si la CFDT apparaît mieux préparée en termes de finances et d’organisation pour résister aux conséquences d’une éventuelle victoire de l’extrême droite en 2027, la CGT semble à l’inverse mieux armée aux plans stratégique et militant. La troisième partie du texte d’orientation sur la « stratégie des luttes » défend notamment « la nécessité d’articuler les rapports de force politiques et sociaux », comme en 2023-2024. On pourra regretter que cette réflexion stratégique globale n’accorde qu’une place modeste à la « maison commune » entre la CGT et la FSU, qui est présentée de manière assez défensive, comme ne relevant « ni d’une fusion ni de la création d’une superstructure décisionnelle, mais d’un outil de travail commun ». La pensée des dirigeant·es cégétistes est sans doute ailleurs : dans le maintien d’un cadre commun avec la CFDT, envers et contre toutes les tentatives pour le briser – un enjeu d’autant plus évident qu’il est totalement absent du document d’orientation ! La préoccupation est légitime, car cette alliance est indispensable à la construction du front antifasciste, et pas seulement à l’échelle du monde syndical. Mais le rapprochement avec la FSU mériterait d’être défendu avec plus de vigueur, pas seulement comme une occasion d’augmenter la CGT de « 150 000 syndiqué·es, essentiellement dans l’Éducation nationale », mais comme la première étape du processus de recomposition d’une force syndicale à la hauteur des enjeux de la période. ■