Une seule école, publique et laïque !

■ PAR Pierre CAMINADE, Mary DAVID

En France, l’école privée, en grande partie financée par l’état, fait une concurrence déloyale à l’école publique et exacerbe les inégalités scolaires. Il est nécessaire de mener le combat pour une seule école : publique et laïque.

Le système scolaire français est régulièrement épinglé dans les enquêtes internationales pour son incapacité à résorber les inégalités. Pire, il les accroît. L’austérité budgétaire qu’il subit et le désinvestissement chronique de l’État dans son service public d’éducation constituent une première cause. Mais l’existence d’un enseignement privé sous contrat, financé par de l’argent public, se révèle être une entrave à la mixité, donc au nécessaire vivre ensemble pour faire société, comme aux conditions de réussite et d’émancipation qu’une république doit garantir à sa jeunesse. L’école publique, laïque, gratuite et obligatoire doit être la priorité du pays et la seule école financée par de l’argent public.

Une concurrence déloyale attestée

Dès son origine, l’école publique laïque avait pour ambition de lutter contre la domination de l’Église catholique, la peur de l’autre, l’hégémonie des dogmes notamment religieux, et d’imposer la liberté de conscience, la raison contre l’ignorance, le savoir contre les croyances. Cette école a donc des fondements idéologiques et historiques qui dépassent de loin une simple séparation structurelle d’avec les Églises. Elle offre à toutes et tous les citoyen·nes la garantie que leur liberté de conscience et celle de leurs enfants seront pleinement respectées. En tant que lieu de construction et de développement du libre arbitre, de l’esprit critique, de l’autonomie de jugement, elle est le complément nécessaire à cette liberté de conscience pour plus de justice sociale et d’égalité.

Porter ces ambitions laïques impose de combattre les atteintes et affaiblissements de cette école. En effet, la République ne réalise pas pleinement ses missions, elle s’est construit des entorses. Il y a le statut local de l’Alsace Moselle, mais il y a surtout la loi Debré (1959) qui, officiellement pour répondre aux besoins urgents liés à la massification scolaire, a légalisé l’école privée et son financement. Elle lui octroie un « caractère propre », dont les établissements privés ont une application abusive. Cette loi n’a pas été remise en question depuis, les possibilités de financement ont été élargies et les quelques tentatives pour contrôler davantage le privé se sont heurtées à de très fortes résistances.

L’exclusion de la sectorisation scolaire constitue par ailleurs une entorse grave, un passe-droit pour éviter la mixité et privilégier un entre-soi favorable aux classes sociales supérieures. Enfin, mais c’est plus insidieux, les politiques publiques néolibérales de ces dernières décennies ont abouti à la création d’un « marché scolaire » dont le privé bénéficie grandement. La publication des indices de position sociale (IPS) permet d’attester de la réalité de cette ségrégation scolaire entre les établissements publics et privés. Les travaux récents de S. Bonnéry comme de P. Merle ont démontré qu’on nous fait croire à la liberté de choix des familles, alors qu’en réalité, ce sont les établissements qui choisissent leurs élèves. Car si certains pratiquent des tarifs prohibitifs pour sélectionner des catégories sociales, pour d’autres les financements publics leur permettent d’avoir des frais d’inscription abordables.

La mise en place d’un marché scolaire

L’enseignement privé sous contrat, financé à 75 % par l’argent public, sépare les élèves. Ceux de familles très favorisées représentaient 26,4 % des effectifs en 2000, et 40,2 % en 2021. Les élèves de milieux favorisés ou très favorisés y sont majoritaires (55,4 % en 2021 contre 32,3 % dans le public). Le public scolarise trois fois plus d’élèves boursier·es (29,1 %) que le privé (11,8 %). La concurrence inégale et faussée de l’enseignement privé sous contrat participe à la ghettoïsation, notamment des quartiers populaires. De plus, alors que l’inclusion scolaire constitue un des principaux défis de l’école aujourd’hui, le privé en fait largement moins que sa part : si le privé accueille en moyenne 13,6 % des élèves du premier degré, ce ratio tombe à 6,4 % pour les élèves d’Ulis. Dans un « marché » scolaire où la concurrence s’accroît avec la relative baisse démographique, le privé sous contrat tente de garder sa « clientèle », par exemple en garantissant que le programme d’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle ne sera pas appliqué, tandis que le privé hors contrat se développe presque continûment depuis 30 ans, en particulier dans le premier degré.

Dans une note publiée en mars dernier, l’Institut des politiques publiques montre que la baisse des naissances, et son corollaire dans les effectifs scolaires, conduit à une moindre part d’élèves scolarisé·es dans l’enseignement public, contrairement au privé sous contrat. Une situation très marquée à Paris mais également dans les principales villes françaises, qui devrait s’accentuer à l’horizon 2035, avec comme conséquence une hausse de la ségrégation sociale.

Pour limiter les déséquilibres induits par la baisse démographique, les économistes proposent d’une part une « adaptation » des règles de répartition des financements publics alloués au secteur privé « dans les académies où le privé est en expansion relative », et d’autre part une « prise en compte explicite d’objectifs de mixité sociale dans les conventions et les financements liant l’État aux établissements privés ».

Pour une école publique et laïque !

L’école publique laïque est essentielle pour toute la jeunesse, elle s’inscrit dans les fondements de la construction progressive de la laïcité de la République et de son école. Défendre l’école publique, ce n’est pas uniquement par corporatisme, mais par adhésion à ses ambitions civiques et sociales, en tant que puissant outil d’émancipation et de lutte contre toutes les assignations et les endoctrinements, pour plus de justice sociale et d’égalité.

Redonner espoir et ambitions à toute la jeunesse dans tout le pays nécessite de concrétiser partout les visées émancipatrices de l’école publique laïque. Faute de moyens et d’ambition pour son développement, faute d’une défense véritable face aux attaques qu’elle a subies de la part des mouvements réactionnaires de tous bords, elle est aujourd’hui mise à mal. Le financement public du séparatisme social et scolaire n’est pas acceptable. Il faut commencer par garantir sur tout le territoire l’accès à chacune et chacun à l’école publique. Mais il est urgent aussi d’engager la nationalisation de toute l’école afin de créer un grand service entièrement public de l’éducation (voir à ce sujet le dossier « une seule école, l’école publique » de la revue n° 109). Nationalisons sans indemnité ni rachat, mais aussi sans délai ! ■

La FSU travaille son mandat d’étude

La FSU revendique la fin du financement public de l’enseignement privé sous contrat dans la perspective de sa nationalisation (Metz, 2022). Lors de son dernier congrès (Rennes, 2025) un mandat d’étude a été adopté concernant les conditions de la mise en œuvre de cette nationalisation, afin d’aboutir à un grand service public laïque unifié. Le stage de formation militante organisé en novembre 2025 a permis d’approfondir les échanges, sous l’angle du droit, des enjeux sociologiques et des conséquences pour les personnels. Dans un contexte d’accroissement du séparatisme scolaire et des inégalités, ce travail doit se poursuivre afin que la FSU soit porteuse de propositions concrètes et crédibles pour que l’école publique soit la seule école financée par de l’argent public.