Au vu des ses résultats électoraux récents, on pouvait craindre un nouveau raz de marée de l’extrême droite à ces municipales. Il y a une progression indéniable mais pas à la hauteur de ce que le RN attendait. Comment peut-il transformer ces résultats en implantation locale durable ? Et qu’est-ce qui peut le freiner ?
Après, entre autres, l’étude sur le lien entre la fermeture des bars-tabacs et la progression de l’extrême droite dans les communes, ces élections locales laissaient craindre le pire sur l’implantation territoriale du Rassemblement national. À l’issue des résultats, si elle est « difficile à quantifier, nombre d’élu·es dans les petites communes ont caché leur étiquette, elle est néanmoins importante avec la conquête de nouvelles villes mais reste inégalitaire » pour le politologue Tristan Haute.
De son côté, le sociologue Félicien Faury estime que « le barrage a plutôt bien tenu, dans beaucoup de configurations » mettant en avant l’échec du RN à Toulon tout en notant une expansion « en tache d’huile » dans la région Sud-Est avec « des zones de force qui la débordent maintenant largement », notamment dans le Sud-Ouest. Il juge toutefois que « l’échelon local reste le point faible de ce parti ».
Plusieurs facteurs peuvent toutefois lui permettre de s’implanter. Tristan Haute dresse une liste de ce qui peut contribuer à ses très bons scores nationaux en conquêtes locales : tout d’abord, un contexte de succession difficile ou une usure du pouvoir local et de ses réseaux, ensuite une division des forces hostiles à l’extrême droite et enfin, le plus important et le plus difficile à atteindre, une campagne de terrain, pour laquelle il faut généralement bénéficier au préalable des deux premiers facteurs pour la transformer en implantation locale. Cela donne ces résultats contrastés avec des progressions dans certaines grandes villes et des reculs dans d’autres en comparaison de 2014.
Résistance des métropoles
Les traits marquants territoriaux ne sont d’ailleurs pas liés au clivage entre le rural et l’urbain, comme le rappelle Félicien Faury pour qui le vote RN a toujours été important dans les bourgs et les villes moyennes. Il analyse que « le partage le plus significatif est, en fait, entre les grandes métropoles et le reste du territoire. Au-delà, ce qu’on retrouve derrière les divisions territoriales, ce sont des conflits de classe » avec « des classes supérieures diplômées concentrées dans les grandes villes et des classes populaires sur-représentées dans les zones périurbaines et rurales ». Il faut ajouter à cela la stratégie de remplacement de la droite traditionnelle, notamment auprès des classes intermédiaires, qu’illustre l’exemple de Perpignan que Nicolas Lebourg qualifie comme « ni un modèle ni une exception : c’est un révélateur ».
L’implantation de l’extrême droite reste « loin d’être inéluctable » pour Tristan Haute qui met en avant que « certains espaces, et les sociabilités qui s’y déploient, semblent en mesure de faire reculer le vote RN. C’est peut-être un effet de mobilité, mais cela concerne aussi bien des grandes villes mixtes que des villes populaires comme Roubaix ». Une conclusion que rejoint le chercheur suisse en sciences politiques Hugo Subtil, auteur de l’étude sur le vide relationnel causé par la fermeture de 18 000 bars-tabacs en vingt ans. La disparition de ces lieux de sociabilité, souvent les derniers, a entraîné sur le long terme un effritement du lien social touchant l’ensemble de la population, sur fond de déserti- fication due aux fermetures des petits commerces, des bureaux de poste et de nombreux services publics. Le RN en a profité pour surfer sur ce déclin territorial et le capter dans son discours. Mais pas inéluctable en effet. Comme le note Hugo Subtil, « quand un territoire reçoit de l’attention, la dynamique du ressentiment s’atténue » avec une reconnaissance comptant autant que les équipements matériels. Il conclut son étude en notant que « les choix électoraux ne se réduisent pas à des calculs d’intérêt ou à des préférences idéologiques : ils traduisent aussi l’état du tissu social ». De quoi donner une perspective de travail pour le syndicalisme de transformation sociale dans les mois à venir. ■
Arnaud Malaisé
