Milei en Argentine, Bolsonaro au Brésil, Trump sur le même continent, Modi ou Duterte en Asie, Saïed en Tunisie ou Meloni, Wilders en Europe… La poussée des forces ultra réactionnaires est constatable à l’échelle mondiale. Au-delà de contextes socio-politiques internes et de racines historiques qui divergent, une cohérence des extrêmes droites à l’échelle internationale existe.
Comme le décrit l’historien Nicolas Lebourg1, une des caractéristiques de l’extrême droite est la construction d’une identité de peuple, fantasmé comme « uni ». Cette construction permet notamment de nier les divisions de classe et de genre. Et de coaliser ce qui s’oppose « par nature » à des élites forcément déconnectées. Ce discours sur le peuple relève bien sûr de la posture bien plus que de la réalité au vu de l’origine sociale d’un certain nombre de dirigeant·es – Le Pen, Trump, Wilders ou Bolsonaro ne sont pas des prolétaires – et interroge la place de la notion de « populisme » sur l’échiquier politique.
Le choc des civilisations comme matrice
Dans leur vision organiciste, les extrêmes droites (ED) à l’échelle mondiale voient la société – et chacun·e la leur – comme un organisme vivant. Cette vision implique l’idée de régénération du corps qui nécessite de lutter contre les ennemis intérieurs et les agressions extérieures, y compris dans la violence. Les récentes attaques contre le prétendu wokisme dans les pays dits occidentaux, comme sur l’idéologie LGBT importée d’occident, font partie de cette rengaine que l’on retrouve à différents niveaux comme un trait commun à l’ensemble de ces courants à l’échelle du monde.
Cette rengaine n’a rien de nouveau : elle existe de façon séculaire autour de la figure du « juif » qui a incarné de façon internationale l’étranger – religieux comme culturel – dont il fallait se défendre. Elle prend aujourd’hui, en Occident, la figure du/de la « musulman·e » qui ne serait pas intégrable dans ce peuple, forcément blanc et de culture chrétienne.
C’est en fait d’une version intériorisée – mais théorisée – du choc des civilisations dont il est question : l’incompatibilité au métissage, le danger de tout ce qui vient d’un extérieur dont les frontières sont définies de façon variable (géographiquement, culturellement…), la figure de l’ennemi·e ou des traître·sses sont des marqueurs transnationaux maintes fois constatés.
Un ordre international bouleversé
Refonder l’ordre international est une conséquence de cette vision organiciste. Car, dans les théories réactionnaires, le « mondialisme » – variante moderne de « cosmopolitisme » antisémite – est un péril pour l’identité propre à chaque peuple. Identité que les élites au pouvoir n’hésiteraient pas à gommer, pour un profit jamais clairement identifié. Cette conception entraîne un rapport aux frontières, au territoire, au recours aux forces armées, qui porte en germe des états de guerre. Ce risque est renforcé par le refus d’un traitement supranational de toutes les questions relevant des États dans lesquels ces extrêmes sont au pouvoir : la seule perspective de ces gouvernant·es est celle des alliances ponctuelles et surtout du rapport de force permanent. L’épuration ethnique en cours à Gaza en est une illustration tout comme la situation ukrainienne : n’oublions pas qu’en 2014, l’annexion de la Crimée par les forces russes présageait une offensive ultérieure.
Pour un capitalisme en recomposition, le recours à l’ED n’est pas une simple option mais une hypothèse crédible. Les évolutions aux quatre coins du Globe portent trop de caractéristiques communes pour continuer à le nier et à refuser de le combattre. ■
Antoine Chauvel
1. Nicolas Lebourg, Le Monde, 31/10/2021
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