L’Allemagne vote à nouveau à droite… Toute l’Allemagne ?

Deutschland wählt wieder rechts, ganz Deutschland ?

par Karsten Forbrig

Comme le suggère déjà le titre, toute affirmation concernant « l’Allemagne » est un terrain particulièrement délicat, et ce pas seulement en raison de son étendue géographique et de sa structure fédérale. Depuis 1989/90, l’Allemagne est considérée comme un territoire étatique administrativement unifié. Pourtant, la réunification ne s’est manifestement pas faite, d’un point de vue économique, dans le sens d’un rééquilibrage. L’accession à la propriété ou la détention de biens immobiliers privés étaient très rares à l’Est. Dans les Länder de l’Est, on hérite donc très peu. L’alignement des salaires et les réglementations ultérieures en matière de retraites restent encore aujourd’hui des questions non résolues. Nous pourrions poursuivre ici cette réflexion, mais Jana Hensel ou Steffen Mau le font bien mieux dans leurs ouvrages. Si l’on veut, ce « Deutschland » constitue une fracture qui n’a pas été correctement cicatrisée. Un problème créé de toutes pièces qui fournit aujourd’hui un terreau favorable à la situation actuelle.

L’histoire de cette situation comprend également le fait que la chancellerie de Gerhard Schröder, pourtant porteuse de nombreux espoirs, s’est traduite par la mise en place des réformes Hartz par un gouvernement de gauche. Le traumatisme de la dureté sociale et de la déception politique qui en a résulté s’est même durablement inscrit dans le langage courant. Les transformations ultérieures en « Bürgergeld » (revenu citoyen) puis en « Grundsicherung » (minimum social) sont des euphémismes qui ont, entre-temps, permis de résoudre le problème sur le plan linguistique, mais pas sur le fond. Ces années, surtout, ainsi que le gouvernement Scholz, récemment tombé, ont durablement affaibli la social-démocratie et ont notamment provoqué ou renforcé à l’Est une nouvelle perte de confiance envers « les politiques à Berlin ».

Les seize années (!) qui ont suivi, sous la direction d’Angela Merkel, dirigeante de la CDU originaire de l’Est, dans diverses grandes et petites coalitions, ont malgré tout fait grandir, dans l’ombre de cette femme d’État qui semblait éternelle, un besoin de politique strictement conservatrice. Elles n’ont cependant pas non plus réussi à apaiser le désir de revanche ni la détresse sociale au sein de la population.

Il n’est donc pas surprenant que, depuis un certain temps déjà, le spectre de l’AfD hante le paysage politique et médiatique allemand. Fondé en 2013 par des libéraux et d’ancien·nes membres de la CDU, le parti a connu plusieurs mutations au cours de sa courte histoire, souvent passées sous silence en dehors de l’Allemagne. Qui parle encore aujourd’hui de Bernd Lucke, Frauke Petry ou Jörg Meuthen ?

Ce qui n’était encore au départ qu’un fantasme de pouvoir du fondateur de l’AfD, Lucke, aujourd’hui retiré de la scène, est devenu réalité : créer un espace au-delà de la CDU, offrant simultanément aux forces ultraconservatrices, libérales et radicales des possibilités d’influence politique, indépendamment de la composition et des motivations de leur électorat. C’est d’ailleurs là que réside la similitude entre l’AfD, le RN, la FPÖ et d’autres mouvements populistes de droite qui enregistrent des gains partout en Europe et au-delà. Il ne s’agit pas avant tout d’idées, mais de gagner des voix en mobilisant les émotions et les affects. La mobilisation massive des personnes qui ne votaient pas auparavant, grâce à une présence permanente sur les marchés et les fêtes de village, en fait également partie.

Les dernières élections au Bundestag, puis les élections aux parlements régionaux et au Sénat en Saxe-Anhalt, dans le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale et à Berlin, ont montré que cette stratégie fonctionne. Alors que Manuela Schwesig (SPD), grâce à une campagne électorale très personnelle et à une coalition, restera ministre-présidente du Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, malgré les 38,2 % obtenus par l’AfD, la situation paraît plutôt sombre en Saxe-Anhalt. L’AfD, menée par Ulrich Siegmund, y est en passe de prendre les rênes du gouvernement avec 44 % des voix. Si cela devait se produire, comme prévu, lors du troisième tour grâce à l’abstention du BSW (Bündnis Sahra Wagenknecht), l’AfD disposerait, du fait de la structure fédérale de l’État, non seulement d’un accès à des données sensibles, mais pourrait à long terme exercer une influence sur les politiques éducative et culturelle, contrôler le service régional de protection de la Constitution, avoir autorité sur la police régionale correspondante, etc. Par ailleurs, les mandats et les financements publics qui leur sont associés renforceraient l’appareil du parti AfD. Une faible lueur d’espoir subsiste toutefois : une situation de blocage au sein du parlement régional pourrait entraîner de nouvelles élections. Mais il est impossible de savoir si cela nuirait à l’AfD.

Heureusement, le résultat des élections à Berlin peut, au moins dans son résultat final, apporter un certain réconfort. Certes, l’AfD y a également progressé, mais les Berlinoises et les Berlinois se sont clairement prononcés en faveur de davantage de justice sociale et d’écologie. Avec environ 26 %, Die Linke est sur le point d’installer Elif Eralp, juriste d’origine turque, comme première maire issue de l’immigration à la mairie rouge de Berlin. Après la victoire du Vert Dominik Krause à Munich, il s’agit là d’un autre symbole fort d’une politique différente de celle menée par le gouvernement Merz, majoritairement rejetée, qui se distingue avant tout par son paternalisme, sa proximité avec les lobbies économiques, ses désaccords internes et son inefficacité.

Malgré toute la joie et tout l’espoir suscités par la force symbolique de ces villes et d’autres encore, la question demeure, au-delà même de l’Est, de savoir comment le camp démocratique pourra, à long terme, parvenir à mener à nouveau une politique crédible et proche des citoyennes et citoyens dans un pays aussi vaste et diversifié que l’Allemagne, avec ses 299 circonscriptions électorales. Et le temps presse, car cinq élections régionales sont inscrites au calendrier pour l’année prochaine. Dans la Sarre, en Basse-Saxe et en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, l’AfD est déjà représentée au parlement et espère également y progresser.

Le débat autour des « cordons sanitaires » (Brandmauern) et des procédures visant à interdire le parti semble désormais révolu. Si l’AfD parvenait à accroître son influence au Bundesrat au-delà de la Saxe-Anhalt, cela pourrait entraîner un changement politique préoccupant au sein de la République fédérale.

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