Souffrance au travail – public, privé, même combat !

L’organisation néolibérale du travail est pathogène. Elle fait des ravages parmi les salarié·es du privé comme parmi les agent·es des services publics (SP), avec des spécificités aggravantes pour ces dernier·es.

Parmi les causes pouvant entraîner la dégradation de la santé des travailleur·ses, les risques psychosociaux (RPS) sont un facteur particulièrement important en France, par comparaison avec d’autres pays européens. Selon une étude[^1] publiée en 2023, basée sur des données de 2015, il s’avère que la France arrive en tête en termes de dépressions attribuables au harcèlement moral au travail. Ainsi, sur l’ensemble des cas de dépression des 15-64 ans employé·es en 2015 en France, 19 % étaient attribuables au harcèlement moral au travail, alors que la moyenne européenne est d’environ 9 %… D’autres indicateurs de l’étude confirment cette triste spécificité française.

Or, en une dizaine d’années, la situation ne semble pas s’être franchement améliorée pour les salarié.es. Selon les statistiques récentes de l’assureur Axa sur son importante population d’assuré.es salarié.es[^2], les troubles psychiques au travail sont devenus en 2025 la première cause d’arrêts de travail de longue durée. Aucune mesure significative n’est cependant envisagée à ce jour par le gouvernement pour prendre le problème à la racine.

Rapport sénatorial enterré

Le Sénat s’est saisi (très) récemment du sujet en créant une mission d’information sénatoriale qui a mené des auditions de février à juin 2026. Mais ce que les membres de la mission ont entendu a dû trop déplaire à celles et ceux issus de la droite et du centre (majoritaires), qui ont voté le 8 juillet dernier contre la validation et la publication du rapport… Selon le magazine Santé et travail ayant eu accès au document ainsi enterré[^3], « Le rapport pointe la responsabilité des employeurs, privés comme publics, qui ont failli à leur obligation de protéger la santé physique et mentale des travailleurs […] [et] rappelle les conséquences de la disparition des CHSCT sur la prise en compte de la santé au travail, et de la prévention des RPS. » Mais aussi que : « l’absence de tableau de maladie professionnelle incluant les affections d’ordre psychique […] impos[e] [aux victimes] des démarches souvent incompatibles avec leur état de santé ». Le rapport indique que « Le système français reconnaît plus facilement [en tant qu’accidents du travail] les […] conséquences psychiques d’un événement brutal et soudain, que celles résult[ant] d’une exposition chronique à une organisation du travail pathogène ».

Le « management » néolibéral participe largement de cette organisation pathogène du travail, dans le secteur privé comme dans le public, pour lequel toutes les assertions ci-dessus sont valables.

L’avocate Christelle Mazza, qui a défendu depuis une vingtaine d’années des centaines d’agent.es du service public ou d’ayants droit d’agent.es décédé.es, a été auditionnée par la mission sénatoriale. Elle y a dénoncé les ravages du New public management (NPM) dans les SP, qu’elle analyse très clairement dans son ouvrage Souffrance au travail dans le service public. Sortir du silence. Entrer en résistance paru en mai 2026[^4].

L’avocate pointe par ailleurs les spécificités de la souffrance au travail des agent·es des SP, qu’elle a pu identifier par sa pratique, mais aussi par sa connaissance des mécanismes de fonctionnement de la haute fonction publique et du rapport étroit de celle-ci avec le pouvoir politique, en particulier via des études suivies dans les mêmes formations.

Ravageuse organisation du travail dans le secteur public

Une première spécificité est liée à la notion d’intérêt général et à un fonctionnement historiquement très hiérarchisé, dans une conception « militariste » de la défense de « l’intérêt général ». C. Mazza démontre de manière très précise et documentée que cette notion est plus que floue. Dans l’esprit des responsables hiérarchiques, l’intérêt général tend souvent à se confondre avec l’intérêt du service, qu’iels se sentent les seul·es légitimes à définir. Partant de là, toute personne qui entre en désaccord avec la vision de « l’intérêt général » portée par sa hiérarchie est alors rapidement considérée comme un·e ennemi·e (de l’intérêt général), et doit donc être « éliminée » selon la doctrine militariste (eugéniste, selon C. Mazza) qui prévaut, sous le regard passif, voire parfois complice, de ses collègues.

De surcroît, la notion d’intérêt général est de plus en plus souvent dévoyée par des conflits d’intérêt de hauts fonctionnaires et le développement massif du recours à des cabinets de conseil pour définir les évolutions « souhaitables » des services publics, entraînant une perte de sens du travail pour les agent.es. Toute tentative de dénonciation d’un conflit d’intérêt, voire de corruption parfois, amène directement la personne lanceuse de l’alerte dans la catégorie des ennemi·es du prétendu intérêt général, en totale violation de la loi qui les protège.

Par ailleurs, les décideur·ses politiques qui imposent aux SP des objectifs sans leur donner les moyens de les atteindre, aggravent les problèmes et tensions internes, tout en justifiant ainsi leur volonté de réduire encore les coûts de ces services accusés d’inefficacité.

Mais en raison des restructurations permanentes et du découpage en « agences » ou « opérateurs » disposant soi-disant d’une pleine « autonomie » pour atteindre les objectifs fixés, selon la doxa du NPM, les responsabilités sont diluées. Il est ainsi encore plus difficile pour des agent.es du SP que pour des salarié.es du privé de faire condamner des responsables de la dégradation de leur état de santé, et la carence de prévention des RPS, pourtant illégale.

Et pire encore, faire reconnaître un harcèlement moral par la justice administrative est rendu quasi impossible par la propension de celle-ci à juger, la plupart du temps, au nom du fameux intérêt général, qu’il n’y a pas eu « d’exercice anormal du pouvoir hiérarchique », même en cas de décisions mettant délibérément des agent·es en grande difficulté professionnelle. C. Mazza explique ceci par le manque d’indépendance de la justice administrative vis-à-vis des directions de services publics et du gouvernement. En particulier, le Conseil d’État conseille d’une part l’exécutif en matière de politiques publiques, où il préconise le NPM, et d’autre part, juge en dernier ressort les litiges au sein des administrations. Il ne déjuge pas dans ses décisions son soutien de principe au NPM sur des cas individuels d’agent·es brisé·es par ce système. L’autrice rappelle aussi que le Conseil d’État décide de l’avancement de carrière des juges administratifs, et que son président est nommé par le président de la République, qui n’a pas à tenir compte de l’avis d’une instance indépendante, contrairement au cas de la justice civile…

C’est pourquoi C. Mazza invite les agent.es à résister et esquisse quelques pistes. Citons par exemple : recréer des collectifs augmentant leurs connaissances en matière juridique et exigeant l’application de la loi, ainsi que la démocratisation du fonctionnement des services ; ou encore questionner publiquement le système plutôt que formuler des revendications incomprises par l’opinion publique qui ne connaît pas le fonctionnement interne des SP. ■

Claire Bornais

  1. https://www.etui.org/
  2. qui comprend 27 % de cadres, alors que la moyenne des cadres dans l’ensemble des salarié·es est de 23 %: voir https://media.axa.fr/
  3. https://www.sante-et-travail.fr
  4. éditions du Puits fleuri.

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