Pour la première fois, le cancer du sein d’une hôtesse de l’air vient d’être reconnu en maladie professionnelle, en lien avec une triple exposition : le travail de nuit, le tabagisme passif et les rayonnements ionisants. La presse s’en est largement fait le relais en cette rentrée 2026. C’est l’occasion de lever le voile sur un facteur majeur de l’épidémie de cancer : les expositions professionnelles à des cancérogènes, une réalité encore peu visible dans l’espace public et pourtant bien prégnante.
Le cancer est la première cause de mortalité en France depuis plusieurs décennies et le nombre de personnes touchées par cette maladie ne cesse d’augmenter. Selon l’Institut national du cancer (InCa), 433 000 personnes sont diagnostiquées chaque année, plusieurs centaines de milliers en décèdent (162 400 en 2021). Le taux d’incidence a ainsi doublé depuis les années 1990, toutes localisations confondues. Face à cette épidémie, les pouvoirs publics affichent de longue date leur détermination à lutter contre ce fléau sanitaire. La maladie serait en effet « évitable » à condition de modifier nos comportements individuels. C’est en tout cas le discours porté par les campagnes de prévention qui, identifiant « quatre principaux facteurs de risque », invitent chacun·e d’entre nous à stopper la cigarette, réduire sa consommation d’alcool, avoir une alimentation plus équilibrée et une activité physique.
Le cancer du travail : un impensé
Ces campagnes officielles contribuent fortement à invisibiliser d’autres facteurs de risque, pourtant bien présents dans les mondes du travail. Selon l’enquête WES (Work Exposure Survey) réalisée par l’Agence européenne pour la santé au travail, pas moins de 47 % des salarié·es de l’Union européenne sont ainsi exposé·es à des substances cancérogènes, dans leur activité habituelle de travail. Celles-ci peuvent être de nature physique (rayonnements ionisants), chimique (amiante, amines aromatiques, benzène, silice, formaldéhyde…) ou biologique (certains virus). S’y ajoute le travail de nuit posté, classé dès 2007 par le Centre international de recherche sur le cancer (Circ) comme cancérogène probable[^1]. Le plus souvent par ailleurs, les salarié·es sont confronté·es non pas à une substance mais à plusieurs, simultanément ou successivement. On parle de polyexposition, une configuration qui augmente les risques de contracter plus tard la maladie.
En aval de ces circonstances d’exposition à des facteurs cancérogènes, la pathologie cancéreuse est aujourd’hui le première cause de décès par le travail en Europe. Pourtant, quand la maladie survient, qui questionne son éventuelle origine professionnelle ? Plus d’une dizaine de localisations cancéreuses sont inscrites dans les tableaux de maladie professionnelle (poumon, vessie, prostate, ovaires, cerveau, sang, sinus, peau, foie, sang, rein, larynx, os), en lien avec plusieurs cancérogènes. Mais pour le plus grand nombre, victimes et corps médical, le cancer du travail demeure un impensé. Les données françaises sur la réparation des maladies professionnelles révèlent ainsi un écart abyssal entre les estimations épidémiologiques (selon lesquelles jusqu’à 34 500 cas de cancer seraient chaque année en lien avec les expositions au travail) et le nombre de cas de cancers effectivement reconnus en maladie professionnelle – moins de 1 600 chaque année, la majorité en lien avec l’amiante, dont l’usage est interdit depuis 30 ans. Il existe ainsi un phénomène massif de non-recours au droit de la réparation, un droit inscrit dans la loi en 1919 puis dans le Code de la Sécurité sociale à la création de celle-ci, en 1946.
Non-recours massif au droit de la réparation
Ce phénomène de non-recours renforce l’invisibilité des cancers professionnels. Il maintient des centaines de milliers de travailleuses et travailleurs éloigné·es de la reconnaissance à laquelle elles et ils pourraient prétendre, sous la forme d’une indemnisation en réparation d’une part du préjudice subi au travail. À l’échelle collective, il contribue à accentuer le déficit de la branche maladie sur laquelle repose la prise en charge de ces maladies : cette prise en charge représente aujourd’hui le premier poste de dépense et ce budget, d’un montant de 27 milliards d’euros par an (donnée 2023), est en augmentation. Or, lorsque les cancers sont reconnus en maladie professionnelle, c’est une toute autre branche qui doit prendre en charge ce coût, la branche AT-MP (accidents du travail-maladies professionnelles), financée, elle, par les seuls employeurs : la réparation a effectivement été envisagée comme un levier pour la prévention. L’un des promoteurs de cette loi affirmait ainsi, au début du XXe siècle : « Cette loi fera plus pour l’hygiène des ateliers que tous les règlements et tous les inspecteurs du travail. Quand cela coûtera de tuer des hommes, quand cela élèvera le prix de revient, on n’en tuera plus[^2]. » Le système de réparation ne parvient donc pas à jouer son rôle.
Une diversité de facteurs sont à l’origine de ce non-recours qu’il n’est pas possible d’énumérer ici. En premier lieu, les caractéristiques même de la pathologie cancéreuse ne permettent pas de distinguer un cancer du travail d’un cancer lié à d’autres facteurs – à quelques exceptions près comme dans le cas du mésothéliome (un cancer de la plèvre) qui vaut signature d’une exposition à l’amiante. Au contraire, les différents facteurs cancérogènes agissent en synergie, démultipliant le risque de contracter la maladie. Le fait que le danger cancérogène agisse à effets différés, au terme d’un long temps de latence, brouille également le lien pouvant exister entre la maladie et le travail : 10, 20 à 40 ans peuvent séparer les expositions aux substances toxiques de la survenue du cancer. Mais c’est également parce que les personnes malades ont ignoré le plus souvent la nature cancérogène de leurs expositions. « Si c’était vraiment dangereux, ce serait interdit », la phrase revient souvent dans les témoignages. Ces personnes sont souvent convaincues d’avoir été protégées, par des équipements de protection, un suivi médical ou le respect de valeurs limites d’exposition, sans savoir qu’elles sont le résultat de compromis sociaux fort éloignés des connaissances scientifiques et que pour de nombreux cancérogènes, il n’existe pas de valeur en dessous de laquelle le risque n’existe pas. Enfin, le corps médical est d’une façon générale très peu formé et sensibilisé à l’origine professionnelle de ces pathologies et peu curieux des conditions de travail des patient·es. Il est lui aussi davantage attentif aux causes dites comportementales : un médecin, face à une coiffeuse atteinte d’un cancer de la vessie, questionnera par exemple davantage son tabagisme que son exposition aux produits chimiques.
Risque cancérogène moins visible pour les femmes
Dans un contexte où il existe encore une forte division sexuelle du travail, l’invisibilité du risque cancérogène est encore plus grande pour les femmes. En amont, les études épidémiologiques et toxicologiques se sont intéressées à un travailleur « neutre », le plus souvent un homme. Or l’effet des expositions cancérogènes n’est pas le même selon les sexes, tout comme les activités diffèrent au sein d’un même métier. La médiatisation récente des cas de reconnaissance du cancer de sein en maladie professionnelle (chez des soignantes et chez une hôtesse de l’air) peut contribuer à lever le voile sur ce continent encore trop inexploré, celui des expositions cancérogènes – mais aussi mutagènes et toxiques pour la reproduction – dans l’activité professionnelle des femmes. Elles concernent une diversité de secteurs très genrés : le soin, mais aussi les métiers de la beauté (coiffure, esthétique, onglerie), les fleuristes, le personnel de ménage, les ouvrières du caoutchouc, des plastiques et de l’industrie chimique, du textile, les laborantines, les ouvrières agricoles, les caissières, etc. ■
Anne Marchand*
- Anne Marchand est sociologue et historienne, ingénieure de recherche au Groupement d’intérêt scientifique sur les cancers d’origine professionnelle en Seine-Saint-Denis (Giscop93) à l’Université Sorbonne Paris Nord. Elle a notamment publié Mourir de son travail aujourd’hui. Enquête sur les cancers professionnels, un fléau évitable et co-coordonné l’ouvrage Ce que le travail fait aux femmes. Au cœur de l’épidémie de cancer du sein, tous deux aux éditions de l’Atelier.
- Groupe 2 A du Circ, c’est-à-dire qu’il existe des indications suffisantes chez l’animal ou limitées chez l’humain. Le travail de nuit est considéré comme cancérogène parce qu’il perturbe les rythmes circadiens et donc la production de mélatonine ce qui affaiblit les défenses immunitaires et les processus de réparation des cellules.
- M. Leclerc de Pulligny, rapporteur général de la commission d’hygiène industrielle, 1911.
