■ PAR Julie BERNAT
D’après l’enquête Trajectoires et Origines 2, l’immigration est une composante essentielle de la société française. Elle montre également à quel point les personnes issues de l’immigration sont victimes de discriminations structurelles.
L’enquête Trajectoires et Origines 2 (TeO2)[^1], publiée en mai 2026 par l’Institut national des données démographiques (Ined) et l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), est une claque portée aux discours xénophobes. Menée auprès de 27 000 personnes entre 2019 et 2021, cette étude offre une radiographie inédite et implacable de la France d’aujourd’hui : une société profondément marquée par l’immigration, mais aussi par des inégalités structurelles et un racisme systémique que les politiques publiques peinent à combattre.
Alors que l’extrême droite agite le spectre du « grand remplacement » et que les médias dominants relaient la « panique identitaire », TeO2 rappelle une évidence : l’immigration est une composante durable et dynamique de la société française. Ainsi, 13 % de la population est immigrée, 11 % sont des enfants d’immigré·es, et 10 % des petits-enfants d’immigré·es. Sur trois générations, 41 % des Français·es ont un lien direct ou indirect avec l’immigration. Pourtant, cette réalité statistique n’empêche pas les discours réactionnaires de prospérer, comme si les faits n’avaient aucune prise sur les préjugés.
Une intégration culturelle indéniable, mais des inégalités tenaces
TeO2 dresse un constat incontestable. La France est une société métissée : 59 % des enfants d’immigré·es ont un·e conjoint·e d’une autre origine, et 90 % des descendant·es de couples mixtes s’unissent à une personne sans ascendance migratoire. 94 % des descendant·es se sentent français·es, et le français est la langue dominante dès la deuxième génération. Les normes de genre, les aspirations scolaires ou professionnelles convergent vers celles de la population majoritaire[^2].
Cette intégration culturelle ne rime pas avec égalité. Les descendant·es d’origine maghrébine ou subsaharienne subissent des discriminations systémiques : chômage supérieur de 6,2 points, ségrégation résidentielle, accès inégal à la santé ou au logement. 25 % des immigré·es du Maghreb et 35 % de celles et ceux d’Afrique subsaharienne déclarent avoir subi des discriminations liées à leur origine. Pire, même la troisième génération n’y échappe pas : 21 % des petits-enfants d’immigré·es non européen·nes en sont victimes, contre 15 % pour la population majoritaire.
Ces chiffres révèlent un racisme structurel, hérité de l’histoire coloniale et reproduit par les institutions. La « panique identitaire », brandie par l’extrême droite, n’est qu’un outil de diversion : elle essentialise les différences, oppose une « France éternelle » à une immigration fantasmée, et permet de ne pas questionner les mécanismes réels de production des inégalités.
Le racisme systémique, angle mort des politiques publiques
L’enquête le confirme : les discriminations ne sont pas des exceptions, mais la norme. Les musulman·es, les femmes racisées, les populations issues des anciennes colonies subissent un sur-risque de précarité administrative (un·e immigré·e sur cinq a connu une période sans papiers), de contrôles au faciès, ou de refus d’embauche. Pourtant, les politiques publiques actuelles se contentent de mesures cosmétiques : absence de données ethnoraciales pour mesurer l’ampleur des discriminations, délais de régularisation interminables (cinq ans en moyenne), déserts médicaux dans les quartiers populaires.
L’enquête souligne aussi un paradoxe : alors que la mixité sociale progresse, la ségrégation spatiale persiste. Les quartiers populaires, souvent relégués en périphérie des villes, concentrent précarité et désinvestissement public. La loi solidarité et renouvellement urbain (SRU), censée favoriser la mixité sociale, est contournée par les municipalités. Dans le même temps, les testings à l’embauche (qui révèlent des discriminations massives) restent non obligatoires pour les entreprises.
Face à ce constat, les directeurices de TeO2 appellent à un changement de paradigme : simplifier les parcours administratifs, renforcer les politiques de mixité sociale, et former les professionnel·les (santé, éducation) contre les stéréotypes. Sans ces mesures, le racisme systémique continuera de fracturer la société.
2027 : l’urgence d’un projet politique antiraciste
À l’aube des présidentielles, TeO2 aide à construire les revendications du camp progressiste. Deux chantiers s’imposent. Premièrement, il s’agit de dénoncer les impostures. Les discours sur le « grand remplacement » ou la « préférence nationale » sont des constructions politiques, déconnectées de la réalité. Les données de TeO2 montrent une société intégrée, métissée et attachée à ses valeurs républicaines. Il est temps de démanteler ces mythes, qui servent à diviser et à détourner l’attention des vraies causes des crises sociales (précarité, désindustrialisation, austérité) et écologiques.
Deuxièmement, il convient de s’attaquer aux racines du racisme, parce que l’intégration culturelle ne suffit pas. Il faut agir structurellement par quelques mesures fondamentales. Une des premières mesures serait de régulariser massivement les personnes sans papiers et de garantir leurs droits fondamentaux (logement, santé). Par ailleurs, il faudrait instaurer des testings obligatoires dans les entreprises pour éradiquer les discriminations à l’embauche. Ensuite, une action législative renforçant la mixité par la loi SRU semble prioritaire tout comme lutter contre les déserts médicaux pour garantir un accès égal aux populations ségréguées. Enfin, il serait indispensable de reconnaître les héritages coloniaux dans les programmes scolaires et dans les politiques mémorielles. Les chercheurs et chercheuses prônent aussi la levée de l’interdiction des données ethnoraciales pour mesurer les discriminations.
L’enjeu est fort : porter un projet antiraciste capable de répondre aux défis de la diversité sans tomber dans le piège du communautarisme. Comme le rappelle le rapport, la France est déjà une société diverse et métissée. Le défi n’est pas de nier cette diversité, mais de la faire vivre dans l’égalité. Tandis que l’extrême droite, rejointe par la droite, instrumentalise la peur de l’autre, notre camp politique et social doit passer à l’offensive. TeO2 nous donne les armes : des données scientifiques pour contrer les préjugés, et des pistes concrètes pour construire une société plus juste. À nous de les utiliser. ■
- Trajectoires et Origines 2 – Diversité des populations et inégalités sociales en France, sous la direction de Cris Beauchemin, Mathieu Ichou et Patrick Simon, Éditions de l’Ined, 616 pages, 29 €.
- Expression utilisée dans le rapport pour définir la population sans ascendance migratoire.
