Les syndicats sont les dernières organisations progressistes à disposer d’un ancrage large – ENTRETIEN AVEC Sophie Béroud, politiste à l’université Lyon 2

Trois ans après l’échec d’un mouvement social historique sur les retraites, quelques mois après les trois congrès des principales confédérations et à quelques mois d’une élection présidentielle cruciale,la revue de l’École émancipée fait le point sur l’état du syndicalisme avec Sophie Béroud.

► Quel est l’état du syndicalisme après ce double quinquennat Macron ?

La situation me paraît assez contrastée. Si on parle d’abord de ce qui se joue sur les lieux de travail, le constat est celui d’un affaiblissement du syndicalisme. Les ordonnances Macron de 2017, avec la fusion des instances dans le secteur privé et le passage au comité social économique (CSE), ont fait beaucoup de mal aux syndicats : en réduisant en particulier le nombre de mandats, en élargissant les périmètres de représentation, en accaparant le temps des élu·es dans des instances où il ne se joue plus grand-chose. La réforme des instances dans les fonctions publiques, plus récente, est en train de produire des effets comparables. Les syndicats ont perdu des moyens d’action et se trouvent pris dans des formes de professionnalisation et de spécialisation qui tournent à vide, qui ne leur permettent pas d’obtenir des résultats. De plus, la perte de moyens syndicaux dessert les possibilités, pour des militant·es engagé·es par exemple dans les mandats CSE, de s’investir au-delà du lieu de travail dans les structures interprofessionnelles. Cela se fait sentir au sein des unions locales de la CGT par exemple, et même des unions départementales, avec un noyau de militant·es bien plus réduit pour y jouer un rôle d’animation et y prendre des responsabilités. Or, c’est d’autant plus inquiétant que ces structures interprofessionnelles locales sont souvent les espaces de contact avec les travailleur·ses non syndiqué·es, notamment des petites et moyennes entreprises.

À une échelle plus globale, le constat est différent : la bataille menée de façon intersyndicale contre la réforme des retraites a laissé des traces. On voit bien que l’enjeu des retraites demeure central dans le champ politique, ce qui doit être mis au crédit des syndicats. C’est grâce à la mobilisation sociale qu’ils ont su organiser que cet enjeu est toujours saillant, faisant au moins exister une question sociale dans un espace médiatique saturé par les thèmes mis en avant par l’extrême droite. Et l’existence de cet enjeu contribue d’ailleurs à déstabiliser un peu cette dernière.

► Les récents congrès des deux principales centrales ont montré des préoccupations similaires notamment sur l’organisation des syndiqué·es, la structuration interne ou encore leur financement par les cotisations. À quoi est confronté précisément le syndicalisme ?

Je dirais que tous les syndicats sont confrontés à l’immense défi de l’a-syndicalisation, c’est-à-dire les 90 % de la population active non syndiquée. Mais cette population est loin d’être homogène. Il s’agit en particulier de réussir à atteindre davantage de jeunes salarié·es, davantage de femmes, et par là même de se confronter à différentes formes de précarité. Or, les syndicats sont encore très marqués par les formes de structuration héritées de la deuxième moitié du XXe siècle : de gros syndicats dans de grands établissements qui regroupent des salarié·es en CDI ou en emploi statutaire. Or, pour une large partie du monde du travail, cette réalité-là n’existe plus aujourd’hui, qu’il s’agisse des contractuel·les dans les fonctions publiques, des salarié·es mis·es à disposition, de salarié·es travaillant dans des établissements franchisés, dans des entreprises ou associations sous-traitantes. Les syndicats ont besoin de moyens pour se redéployer, pour adapter leur structuration aux réalités contemporaines du monde du travail. Ceci dit, les enjeux ne sont pas exactement les mêmes à la CGT et à la CFDT. Du côté de la CGT, la forme syndicat d’entreprise prédomine encore largement, alors même que les délégué·es en congrès ont débattu de la nécessité de développer des syndicats professionnels territoriaux pour organiser, par exemple, les aides à domicile ou d’autres secteurs d’activité, pourvoyeurs d’emplois précaires, où le syndicalisme construit à la seule échelle de l’entreprise ne fait pas sens ou ne s’avère pas viable. Près de 20 % des adhérent·es actif·ves de la CGT sont aujourd’hui des adhérent·es isolé·es, c’est-à-dire qu’ils et elles n’ont pas de collectif syndical sur leur lieu de travail. La CFDT fonctionne pour sa part depuis longtemps avec des syndicats professionnels départementaux et/ou régionaux. Mais la direction confédérale cherchait visiblement à augmenter les moyens pour les actions transversales (démarches de syndicalisation, outils numériques, etc.). en proposant une nouvelle répartition de la cotisation syndicale entre les syndicats et d’autres structures ; proposition qui a d’ailleurs été refusée par le congrès. Même si elle est plutôt orientée vers un syndicalisme d’électeurices, la CFDT a quand même besoin de renouveler ses collectifs et aussi de parvenir à élargir son implantation.

► Ces deux congrès ont également accordé une large place à l’intersyndicale, quelles stratégies d’actions pourraient-elle privilégier dans les prochains mois dans le contexte de démocratie sociale très abîmée et d’un pouvoir de plus en plus sourd à la colère exprimée dans la rue ?

Oui, pour l’ensemble des syndicats, la démarche intersyndicale demeure une ligne stratégique forte car elle a permis de créer un mouvement social d’ampleur exceptionnelle en 2023. Pour autant, ce cadre unitaire peut être à géométrie variable selon les sujets. On voit dès lors tout l’intérêt qu’il pourrait y avoir, durant la campagne électorale qui s’ouvre, à mettre en avant des batailles communes, qui font consensus, pour revenir justement sur les ordonnances de 2017, renforcer la formation et les heures de délégation des élu·es CSE, rétablir les comités d’hygiène sécurité et conditions de travail (CHSCT)… Il y a un enjeu à redéfinir ce qu’on met derrière « démocratie sociale » alors que les deux mandats d’Emmanuel Macron ont largement contribué à changer le sens de cette notion avec l’idée que le droit du travail, mais aussi que les syndicats, doivent avant tout être au service de la compétitivité des entreprises. La démocratie sociale est désormais une formule creuse, vidée de tout contenu, avec un pouvoir qui s’est assis sur les pratiques de consultation, comme il en a fait la démonstration en 2023. Des enjeux comme la transition environnementale et écologique, la santé et la sécurité au travail, peuvent être des points d’appui pour que les syndicats se réapproprient la notion et lui donnent un contenu positif. En même temps, il leur faut éviter l’écueil de débats trop techniques qui pourraient donner l’impression qu’ils se battent d’abord pour leurs ressources et leur survie, et donc aussi montrer aux salarié·es toute l’importance de soulever des questionnements sur la démocratisation du monde du travail.

► Comment le travail autour de la « maison commune » entre la FSU et la CGT pourrait-il évoluer après la validation de la démarche par le congrès de cette dernière ?

Tout l’enjeu demeure de donner une traduction concrète, au plus près des militant·es, à cette « maison commune ». Si l’idée est d’éviter absolument une construction par le haut qui risque d’être vécue par bien des équipes comme une imposition et une perte d’identité, et par là même complètement contre-productive, il faut convaincre les militant·es de ce que ce rapprochement peut apporter. Le développement de formations en commun est sans doute l’un des vecteurs les plus appropriés, pour créer des espaces de rencontre et d’échanges. Et peut-être que des campagnes communes pourraient également favoriser des rapprochements ayant du sens, contre l’extrême droite bien sûr, mais aussi sur d’autres thématiques importantes pour les deux organisations comme la défense des services publics.

► La menace d’une arrivée au pouvoir de l’extrême droite a été très présente, à des degrés divers dans les différents débats de congrès. Quel rôle le syndicalisme pourrait-il jouer pour endiguer les idées d’extrême droite dans la société ?

Il existe une conscience très forte, aussi bien à la CGT qu’à la CFDT, des risques liés à l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite en France, tant pour les libertés syndicales que pour le droit du travail et l’État de droit. Les syndicats seront directement dans le viseur d’un gouvernement RN. Ils auront aussi à protéger celles et ceux qui en raison de leur couleur de peau, de leurs origines nationales ou de leurs orientations sexuelles risquent de subir des formes de discriminations et des violences, y compris sur les lieux de travail. Le fait de mettre ces enjeux au centre des congrès confédéraux, mais aussi dans des réunions et des cycles de formation internes, permet de mobiliser le corps militant, de l’outiller en arguments, de convaincre aussi des syndiqué·es aguerri·es mais un peu frileux·ses sur ces sujets-là d’aller au contact de leurs collègues. Après, la question demeure celle des moyens d’action les plus efficaces pour atteindre les travailleur·ses qui votent RN ou envisagent de le faire. Les syndicats, malgré leur faiblesse structurelle, conservent une puissance d’organisation et de diffusion sur tout le territoire. Ils peuvent constituer des relais décisifs dans la bataille des idées, en contribuant par exemple à organiser des débats publics de façon massive, ce qui est d’ailleurs discuté à la CGT. On pourrait penser ici à ce qui s’était passé en 2005 contre le Traité établissant une Constitution pour l’Europe (TCE) : la multiplication des initiatives et des débats locaux avait contribué à politiser par le bas la société, à faire émerger un vote massif pour le non. Il me semble que l’enjeu est bien là, démonter les arguments et les fausses vérités du RN dans tous les espaces possibles, en partant du local, faire entendre que des alternatives existent et qu’elles sont crédibles.

► Dans ce cadre, la « cassure » actuelle entre les organisations syndicales (CGT, CFDT, FSU, Solidaires et Unsa) qui étaient ensemble dans des mobilisations dans le cadre de la campagne législative de 2024 et maintiennent une intersyndicale régulière à cinq contre l’extrême droite, avec les trois autres (FO, CGC et CFTC) vous semble-t-elle inéluctable ?

Cette cassure risque, de plus, d’être instrumentalisée par des forces politiques, à commencer par le RN, qui vont mettre en avant la « politisation » de certains syndicats pour mieux les décrier. La stratégie du RN peut aussi consister à tenter d’accroître son influence dans certaines organisations – on a bien vu, il y a quelques mois, la tentative faite au sein de la CFE-CGC, menée par le syndicat Alliance, pour prendre la direction de celle-ci – dans l’objectif de dire qu’il y a de « bons » et de « mauvais » syndicats. Il y a donc un enjeu fort à rappeler l’ancrage majoritaire du mouvement syndical dans le camp progressiste, du côté de la défense des droits des travailleur·ses, mais aussi du côté de l’émancipation sociale et contre toutes les formes de racisme et de discriminations. C’est sur ces bases, me semble-t-il, que les syndicats les plus en pointe dans la lutte contre l’extrême droite pourront essayer d’endiguer au maximum les tentatives de division menées par les candidat·es de droite extrême ou d’extrême droite et de donner aussi des points d’appui aux militant·es des organisations comme FO, la CGC et la CFTC qui partagent ce combat, tout en étant minoritaires.

► Quelles convergences avec le reste du mouvement social sont-elles possibles ?

Sur des enjeux aussi cruciaux que les luttes écologiques et la résistance à l’extrême droite, les convergences sont plus que nécessaires. Du côté des luttes écologiques, si on prend par exemple l’opposition aux PFAS, des dynamiques importantes ont été enclenchées pour faire le lien entre ce qui se joue dans les entreprises et en dehors, pour mobiliser les salarié·es, les riverain·es, les personnes affectées… ces trois catégories pouvant se superposer. La construction de coalitions larges d’acteurs mobilisés permet de dépasser des oppositions stériles, par exemple mettant dos à dos défense de l’emploi et défense de l’environnement. Par rapport à la lutte contre l’extrême droite, les syndicats auraient un rôle à jouer dans un mouvement plus large d’éducation populaire et pourraient en retour être irrigués par celui-ci.

► De son côté, jusqu’où pourrait aller le syndicalisme de transformation sociale (CGT, FSU, Solidaires) dans son rapport au politique pour peser sur la campagne électorale ?

La ligne à tenir n’a rien d’évident. La période, décisive, nécessite des engagements clairs et forts. Le fait que des syndicats s’inscrivent pleinement dans le combat contre l’extrême droite et s’affichent comme des soutiens critiques d’une véritable alternative à gauche peut inciter de nouvelles générations de salarié·es à faire le pas de la syndicalisation. Une enquête collective réalisée pour la CGT sur la vague d’adhésion en 2023 montre qu’une part des nouveaux·elles adhérent·es ont rejoint celle-ci à ce moment-là et en 2024, après la campagne électorale, sur des bases idéologiques, estimant que c’était le moment de s’engager[^1]. Pour la CGT, un des enjeux par rapport à ces jeunes néo-adhérent·es, qui exercent souvent des professions intermédiaires et/ou supérieures, est de les amener à agir aussi sur leur lieu de travail et pas seulement dans des cadres interprofessionnels pour contribuer à des luttes transversales. Et en même temps, pour la CGT, comme pour la FSU et Solidaires, il est primordial de continuer à mener un travail revendicatif et de mobilisation dans les espaces de travail, au plus près des salarié·es, y compris celles et ceux qui sont abstentionnistes, ne votent pas… voire sont séduits par le RN. Les syndicats sont les dernières organisations progressistes à disposer d’un ancrage large, y compris au sein des catégories populaires, même s’il s’agit plutôt des classes populaires moins précarisées et en emploi stable. Il ne faudrait pas réduire cet ancrage… On retrouve ici un enjeu très ancien et bien connu, déjà énoncé dans la Charte d’Amiens, celui de la « double besogne », à savoir articuler la lutte revendicative au quotidien avec un projet d’émancipation intégrale. ■

Propos recueillis par Arnaud malaisé

  1. https://ires.fr/publications/cgt/vie-syndicale-quelles-pratiques-et-conceptualisations-un-enjeu-decisif-pour-laccueil-et-lengagement-des-nouveaux-et-nouvelles-syndiquees-a-la-cgt/

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