Culture

Existe-t-il une culture ouvrière ?

Le 1er mai est, chaque année, la journée internationale de revendications des travailleur·ses. Férié dans de nombreux pays, ce jour est important dans le milieu ouvrier, il fait partie de sa culture, de la culture ouvrière. Mais qu’en est-il de cette notion ?

On pourrait sans doute se mettre d’accord sur le fait que la culture ouvrière se développe lors de l’essor industriel au XIXe siècle. Un·e ouvrier·e, c’est celui ou celle qui œuvre, qui crée un produit en utilisant sa force, son adresse. Hugo et Zola ont été, entre autres, les chantres des ouvrier·es avec Les Misérables et Germinal. Lors de cette période, cet homme ou cette femme peut se stabiliser, vivre non loin de l’usine avec sa famille, obtenir un revenu régulier, s’organiser en diverses solidarités et associations, dont le syndicalisme. Il ou elle peut alors lutter pour obtenir davantage de droits, d’argent, de biens. La notion de culture ouvrière est fondée sur l’idée de communauté, de partage d’un savoir-faire mais aussi d’un mode de vie. Ainsi, la culture ouvrière connaîtra son apogée dans les années 1950 et 1960 avant de décroître en raison de la crise industrielle, de la délocalisation, du travail divisé en tâches qui ne sont plus, ou moins, porteuses de sens et qui défont les liens.

En obtenant un emploi plus stable, les ouvrier·es et leurs enfants accèdent davantage à l’instruction. Dès 1899, sous l’impulsion de la CGT naissent les universités populaires, les maisons du peuple qui proposent des cours et des bibliothèques. En 1908, E. Pouget souligne, parmi les fonctions du syndicat, « l’œuvre éducatrice qui consiste à préparer la mentalité des travailleurs à une transformation sociale en éliminant le patronat ». Dès lors, des ouvrier·es vont se mettre à écrire des journaux, des autobiographies. Ce sont aussi des sociétés musicales (fanfares, chorales) qui émergent un peu partout en France et en particulier dans le bassin minier du Nord. L’art s’exprime sous d’autres formes, dans différents pays, comme l’a montré Ariane Mak qui s’est penchée sur les graffitis politiques et parle, entre autres, des suffragettes en Angleterre. Le football, le Tour de France, les bals font également partie de cette culture ouvrière tout comme les vacances en terrain de camping.

À partir des années 1970, la situation change. Le chômage fait son apparition, les usines délocalisent et, point positif, le collège unique est créé. La culture dite ouvrière a donc tendance à se diluer et l’on parle davantage de culture. Si on y accole l’adjectif «populaire », il prend le dessus et semble teinté de péjoration. Les émissions culturelles passent en deuxième partie de soirée, au profit d’émissions dites grand public dont le niveau n’est pas toujours celui qu’on attendrait.

Néanmoins, ce glissement sémantique ne nuit pas à l’image des ouvrier·es car « populaire » ne désigne pas spécifiquement une catégorie de personnes. Aujourd’hui, il existe toujours une culture ouvrière et le terme « militante » lui est souvent accolé. Le chœur d’hommes de Hombourg-Haut, en Moselle, créé en 1865, existe toujours, tout comme la Fête de l’Huma. Les chorales d’entreprise créent une nouvelle sorte de collectif, le film En fanfare en 2025 a montré comment fanfare et musique classique pouvaient se répondre sans uniquement coexister. Les jardins ouvriers se développent. La culture se met au service des ouvrier·es comme le spectacle Made in France par la compagnie La poursuite du bleu en 2025, les belles adaptations des romans Les filles aux mains jaunes ou À la ligne qui tournent dans l’Hexagone depuis plusieurs années. Ces spectacles mêlent l’humour et l’émotion à une véritable démarche de dénonciation des conditions de travail mais aussi d’éloges des ouvrier·es. Chaque année près du Havre a lieu la Semaine ouvrière et militante, qui se décline sous forme d’expositions, de débats (Edwy Plenel en 2018) mais avant tout de spectacles. Cette année, la chanson a été à l’honneur avec Le cabaret des oubliées par la Compagnie H3P ainsi que l’humour avec Comment épouser un milliardaire 2 d’Audrey Vernon. Partout des artistes interviennent pour mettre en lumière des usines en lutte et leur apporter leur soutien ; d’autres s’emparent de sites industriels désaffectés pour en faire de nouveaux lieux de spectacle.

Chacun·e peut et doit avoir accès à cette culture. Faut-il se demander si elle est ouvrière, qui la crée ? L’essentiel n’est-il pas de mettre en lumière le milieu ouvrier en ce qu’il a / est de plus noble et respectable ?

Penser, comprendre et mener des luttes passent par le spectacle vivant mais peuvent également passer par la lecture. On lira ou relira donc avec beaucoup de plaisir des romans ou livres documentaires qui parfois datent un peu tels que Elise ou la vraie vie de Claire Etcherelli, Le voyage à Paimpol de Dorothée Letessier, Le quai de Ouistreham de Florence Aubenas. ■

Nolwenn Bochereau

✔ Sources :

✔ « Où en est la culture ouvrière aujourd’hui ? », M. Verret, Sociologie du travail, 1989.

✔ « Faire l’histoire des graffitis politiques », V. Cirefice et al., Revue d’histoire, 2022.

✔ « Les mains calleuses pour des lettres nouvelles ? », V. Xigna, Mil neuf cent. Revue d’histoire intellectuelle, 2017.

✔ « Que reste t-il de la culture ouvrière ? », D. Sieffert, Politis, 2010.

Qu’est-ce qu’on va faire de toi ?

Arte offre des pépites. Ne ratez pas ce documentaire de Salma Cheddadi et Karelle Fitoussi ! C’est la chronique, au fil des jours et des saisons, d’une classe d’une école maternelle parisienne. Filmé à hauteur d’enfants, ce reportage capte leurs paroles foisonnantes, libres et inventives. Les activités scolaires (dessin, écriture, récréations…) sont autant d’occasions de les voir et de les entendre dans la diversité de leurs origines et de leurs parcours. Tous les sujets y passent ou presque : les assignations de genre, l’amour et l’amitié, le racisme, la revendication et le vote, la violence et la guerre, au cours d’échanges spontanés pleins d’intelligence et de sensibilité.

La caméra nous montre très peu les adultes mais nous devinons qu’un climat de classe, qu’une grande ambition pour la réussite de toutes et tous ainsi qu’une pédagogie non directive sont à l’œuvre pour faire s’épanouir de futur·es citoyennes et citoyens émancipé·es. ■

Bruno Dufour

Querer, dans le mécanisme des violences conjugales

Quatre épisodes seulement suffisent à la réalisatrice espagnole pour nous livrer avec réalisme le combat de Miren pour s’extirper du joug de son mari violeur.

Comment faire reconnaître les violences conjugales après des années de vie commune ? Le coupable campe dans le déni et Miren est perçue tantôt comme psychologiquement affaiblie, tantôt comme cupide, rarement crue, même par ses proches. Le terme même de victime peine à lui être accordé et quand sa souffrance trouve considération, c’est toujours en comparaison avec celle de son agresseur. Dans une cruelle inversion des rôles, elle devient coupable, de s’être tue pendant 30 ans, de vouloir remettre en cause l’ordre établi.

La série donne à voir la pénibilité, pour la victime, de prouver la réalité du viol durant la procédure judiciaire. Elle révèle aussi les violences invisibilisées du quotidien : l’isolement, la menace physique, la dépendance financière…

Les épisodes, conçus autour de longs plans haletants, sont d’une grande intensité. Pas de musique, des couleurs ternes, la force des dialogues et des gestes pour seule matière de narration. L’actrice Nagore Aranburu incarne avec justesse cette femme aux lèvres serrées par le silence trop longtemps gardé, au corps enfermé dans une docilité forcée, se libérant peu à peu d’une vie de simulacres.

Miren va-t-elle gagner son procès ? C’est finalement une autre question plus profonde qui nous tient : est-il possible de rompre le schéma patriarcal qui façonne les familles pour libérer les nouvelles générations ? ■

Héléna Cadiet

  • Querer, d’Alauda Ruiz de Azúa, à retrouver sur arte.tv

Le Mans, the place to be cet été

Malgré l’attaque menée par la région des Pays de la Loire contre la culture, jugée par la présidente de région trop dépendante des subventions et devant se réinventer, les événements manceaux réussissent à se maintenir. C’est le cas du festival Le Mans fait son cirque en mai, ainsi que du festival d’arts urbains Plein Champ.

Cette année encore, Le Mans concurrencera les JÉÉÉ avec la 8e édition, qui ne cesse de s’amplifier.

Pendant trois jours, le parc du Gué de Maulny en périphérie du centre-ville accueillera des dizaines de street artists qui créeront devant les yeux de milliers de spectateur·rices au rythme de concerts jusque tard dans la nuit. L’accès à cet espace est totalement gratuit et les œuvres resteront visibles toute l’année dans le parc, quand d’autres seront exposées ailleurs dans la ville.

Plein champ, c’est aussi l’ouverture des murs de la ville à plusieurs street artists internationalement connu·es. Les murs du Mans ont eu la chance d’accueillir des artistes comme Héol ou encore Seth qui ont laissé une trace de leur passage dans la ville en plus de participer au festival. Héol a réanimé le mur de la manufacture de tabac, en y gravant le visage des ouvrières et ouvriers. Seth a, pour sa part, réalisé une anamorphose élue parmi les plus belles fresques du monde en 2022.

Des artistes qui interviennent aussi via des projets financés par la collectivité, dans les écoles leur permettant ainsi de faire peau neuve tout en impliquant les élèves. Au fil du temps, une culture commune autour du street-art se crée sur la ville, ce qui n’est pas si courant.

Cette année, l’invité d’honneur sera Vinie. Le plus dur est maintenant d’attendre de voir quelle sera son œuvre sur le cube au centre du festival et peut-être sur l’un des murs de la ville. ■

Justine Pibouleau

Cling : une expo sonnante et trébuchante

C’est dans le très calme et apaisant hôtel de la Monnaie, situé les quais du trépidant 1er arrondissement de Paris, que se tient depuis le 10 avril et jusqu’au 6 septembre une exposition intitulée « Cling : la bande-dessinée parle cash ». Elle fait découvrir aux visiteurs et visiteuses la place spécifique que revêt l’argent dans le 9e art. Autour de huit archétypes – milliardaires, joueur·ses, faussaires, alchimistes, aventurier·es, voleur·ses, épargnant·es, marginales et marginaux – les commissaires nous montrent l’importance de cette thématique incarnée autour de ces figures récurrentes. Mais aussi, à la manière des contes traditionnels, la persistance de ressorts intemporels : le coffre gardé ou le coffre vide – celui des Dalton comme de One Piece – par exemple.

Des planches originales de BD sont livrées à nos regards guidés pour interroger, comparer et découvrir. Pourquoi ne pas voir dans les Rapetout de Picsou des cousins des frères Dalton ?

Quelle place prend l’horodateur dans la vie de Gaston Lagaffe ? Pourquoi l’alchimie est-elle présente dans les comics américains comme dans les BD européennes traditionnelles ?

Autant de parallèles qui permettent même à un lecteur ou une lectrice assidue de parcourir l’heure d’exposition avec plaisir. Une expo pour tous les âges : le sujet, le livret expo enfant ainsi que le « Fricopoly » géant dont vous êtes le pion rendent cette exposition ludique pour petit·es et grand·es. ■

Antoine CHAUVEL

Sorcières

Il faut traverser une forêt obscure digne des contes et peuplée d’animaux hybrides pour pénétrer dans cette exposition qui met en lumière, de l’Antiquité à nos jours, un pan tragique de l’histoire des femmes en Europe.

Des œuvres, manuscrits, témoignages judiciaires démêlent les racines sociales, culturelles et politiques de la construction d’un imaginaire et de la mise en place de cette persécution de femmes.

Aux XIVe et XVe siècles, diable, juifs et sorcières sont associé·es. Un best-seller écrit par deux dominicains, Le marteau des sorcières, associe définitivement les femmes à la sorcellerie. Procès et bûchers se multiplient aux XVIe et XVIIe siècles, 60 000 à 90 000 femmes sont exécutées en Europe, surtout dans le monde rural. Beaucoup de femmes isolées, en marge, des veuves sont dénoncées : les dites « sorcières » avouent, sous la torture, des crimes imaginaires : mort d’une jument, mauvaise récolte ou participation à une cérémonie de sabbat symbolisant le pacte avec le diable.

Progressivement la sorcellerie cesse d’être considérée comme un crime. Au XIXe siècle, avec Jules Michelet, l’image de la sorcière se renverse : elle devient une femme libre, puissante et rebelle. Dans les années 1960, les militantes brandissent la sorcière comme une icône féministe, symbole de lutte contre le système patriarcal.

À voir absolument, pour faire connaître l’histoire de ces femmes persécutées et pour lire autrement les contes traditionnels. ■

Catherine Kernoa

  • Château des Ducs de Bretagne, à Nantes (Loire-Atlantique), du 7 février au 28 juin 2026 (fermeture le lundi), réservation recommandée.

Emma Goldman, femme et anarchiste une vie en couleur

Qu’il est agréable et stimulant de découvrir, grâce au talent de l’autrice Léa Gauthier et de l’illustratrice Hélène Aldeguer, la vie exceptionnelle et hors-norme de la révolutionnaire Emma Goldman, dans une BD parue chez Futuropolis fin 2025.

Le récit est construit sous forme de flashbacks lors de l’écriture par Emma Goldman de ses mémoires. Il permet de découvrir le parcours extraordinaire d’une anarchiste émigrée de Saint-Pétersbourg aux États-Unis qui oscille entre propagande par le fait, emprisonnement et révolution bolchevique.

Une vie mosaïque à l’image des discussions théoriques et pratiques qui traversaient la gauche à cette période foisonnante. La dimension féministe des combats d’Emma Goldman, que ce soit sur le contrôle des naissances ou autour de la sexualité, est parfaitement soulignée. L’apport de cette libre-penseuse sur ces sujets, moins pris en compte dans les réflexions des penseurs de l’époque, des hommes forcément, est indéniable. Le récit habile est soutenu par des illustrations parfaitement adaptées. La talentueuse Hélène Aldeguer, qui a aussi illustré l’excellente BD Tokyo 1968 et réalisé des sérigraphies splendides, développe un trait et des variations de couleurs permettant une immersion simple et sensible dans la vie, y compris intime, de cette illustre camarade.

Le contraste entre narration et illustration simple, presque douce, et l’aspect exceptionnel, souvent dur et dramatique, de la vie d’Emma Goldman qui se dévoile au fil des pages est saisissant et provoque une alchimie parfaite : une BD qui se dévore ! ■

Antoine Chauvel

  • Emma Goldman, femme et anarchiste, Futuropolis, 23 euros.

La petite bonne

Pendant très longtemps, l’historiographie mais aussi le cinéma et la littérature se sont, au sujet de la Grande Guerre, concentrées sur des récits liés à des éléments iconiques de celle-ci : les tranchées et leurs héros, les poilus. Puis certain·es historien·nes, mais aussi des écrivain·es — comme Pierre Lemaître dans Au revoir là haut — se sont intéressé·es également aux combattants dont les corps ont été fracassés par cette guerre et par les multiples souffrances engendrées. C’est l’histoire de l’un d’entre eux, ce soldat affreusement mutilé, que raconte Bérénice Pichat dans son dernier roman, mais aussi celle des deux femmes qui l’entourent et le soignent. En déroulant son récit, l’autrice raconte les souffrances, la culpabilité, les frustrations mais aussi les désirs des trois personnages. Petit à petit, on assiste à une transformation de ce qui n’est au départ qu’une banale histoire de cette petite bonne au service d’un couple de bourgeois. Celle qui est invisibilisée — elle n’a pas de nom ! — et dont le corps a subi encore des violences sexistes, va peu à peu s’émanciper. Celle qui est cantonnée aux tâches dégradantes va petit à petit briser les rapports de domination que veut lui imposer celui qui l’emploie. Au-delà de l’originalité littéraire du roman qui alterne vers et prose, et les différents points de vue des personnages sur la même situation, l’autrice met en lumière deux personnages féminins qui, malgré leur souffrance respective, vont chercher à se libérer des conventions que leur impose la société d’après-guerre. C’est un roman captivant, autant pour son histoire que pour ses personnages singulier·es. ■

Alain Ponvert

  • La petite bonne, Ed. Les Avrils, 21,10 euros.