May Day Strong – le test d’effort de la gauche étatsunienne

■ PAR Anissa Khamkham Docteure en histoire et culture des États-Unis.

À l’appel du mouvement « May Day Strong » (MDS) – une coalition de plus de 500 organisations politiques, syndicales, étudiantes et citoyennes – des milliers de manifestant·es se sont rassemblé·es dans tout le pays pour le 1er mai, journée internationale des travailleur·ses. MDS a appelé à une journée de black-out économique avec pour mot d’ordre : « Pas d’école. Pas de travail. Pas d’achats ».

Le MDS réclame la taxation des riches ; le démantèlement de l’ICE (la police de l’immigration, qualifiée « d’armée privée au service d’un pouvoir autoritaire » par le MDS) la fin de la guerre en Iran et la protection de la démocratie face aux menaces pesant sur le droit de vote et à la mainmise des grandes multinationales sur le pouvoir.

Mobiliser pour le 1er mai est loin d’être anecdotique, car contrairement à de très nombreux pays dans le monde, aux États-Unis, ce n’est pas un jour férié payé reconnu par le gouvernement fédéral qui célèbre lui à cette date, depuis 1955, le Loyalty Day (journée de promotion du patriotisme instauré sous le maccarthysme). Pourtant, la journée internationale des travailleur·ses puise ses racines dans l’histoire ouvrière des États-Unis. Le 1er mai 1886, des dizaines de milliers d’ouvrier·ères se mettent en grève pour l’obtention de la journée de 8 heures. Trois jours plus tard, l’explosion d’une bombe lors d’une manifestation de grévistes à Haymarket Square à Chicago entraîne une vague de répression sans précédent du mouvement ouvrier aux États-Unis et dans le monde. En hommage aux martyrs de Haymarket et des victimes de cette répression, le Congrès de la Deuxième Internationale de 1889 choisit de faire du 1er mai la journée internationale des travailleur·ses. C’est pour cette raison que, dès 1894, le gouvernement américain fait du premier lundi de septembre le jour férié dédié aux travailleur·ses, le Labor Day, afin de vider cette journée de sa dimension internationale, politique et historique.

Le 1er mai 2028 en ligne de mire

En 2024, Shawn Fain, le secrétaire général d’un des plus puissants syndicats américains, le United Auto Workers (UAW), a invité la classe ouvrière à se réapproprier le 1er mai, en appelant à préparer une grève générale pour le 1er mai 2028. Les principales organisations syndicales enseignantes – la Chicago Teachers Union (CTU), la National Education Association (NEA) et l’American Federation of Teachers (AFT) se sont jointes à son appel, aux côtés du syndicat des postiers l’American Postal Workers Union. Cette stratégie sur le long terme est nécessaire au vu du faible taux de syndicalisation (10 % en 2025) et de la législation hostile aux mouvements de grève. Afin de contourner ces obstacles, ces syndicats ont fait terminer leurs conventions collectives au 30 avril 2028, rendant la grève générale possible d’un point de vue légal à partir du 1er mai. Cela laisse aussi le temps aux différentes organisations du MDS de cultiver une base de mobilisation solide à travers tout le pays sur le temps long, afin d’assurer un mouvement de masse en 2028. Ce projet de grève générale s’inscrit dans une relative redynamisation du mouvement syndical de gauche aux États-Unis depuis quelques années. Signe du soutien croissant d’une frange progressiste de la classe politique au mouvement ouvrier étatsunien et à son héritage, le 30 avril, une dizaine de maires (dont ceux et celles des villes de Chicago, Seattle, Los Angeles, Minneapolis et Portland) ont signé une déclaration commune reconnaissant officiellement le 1er mai comme la journée internationale des travailleur·ses et jour de la commémoration du massacre de Haymarket Square. Les signataires de ce texte s’engagent aussi à user des pouvoirs de leur municipalité pour défendre la démocratie et les droits des travailleur·euses.

De No Kings à Melt ICE : un élan prometteur

Les organisateur·ices des actions du 1er mai ont pu tirer profit de l’élan généré par les grandes manifestations de ces derniers mois. Des millions d’Américain·es sont descendu·es dans la rue lors des No Kings Rally (atteignant jusqu’à 8 millions lors du troisième rassemblement en mars) pour protester contre l’autoritarisme de Donald Trump, en particulier en matière de politique militaire (bombardement du Venezuela et enlèvement du président Nicolás Maduro, blocus imposé contre Cuba et guerre en Iran) et migratoire. Les manifestations Melt ICE contre l’escalade sécuritaire de la police de l’immigration ont aussi contribué à raviver la contestation populaire contre la politique fasciste de Trump. Depuis février, la guerre en Iran joue aussi un rôle majeur dans le mécontentement de la population américaine, en raison des répercussions de l’inflation, des prix de l’énergie à la pompe et de l’absence totale de garde-fous aux décisions de Trump.

À la suite du meurtre de deux citoyen·nes américain·nes de Minneapolis, Renée Good et Alex Pretti, qui s’étaient opposé·es à l’ICE de façon non violente, les habitant·es du Minnesota ont organisé, le 30 janvier, un jour de grève et de black-out économique. Le mouvement May Day Strong espère poursuivre sur cette voie qui montre qu’il est possible d’organiser des actions de grande ampleur avec de réelles conséquences économiques. Une convergence des luttes semble être à l’œuvre au sein du MDS et des mobilisations contestataires récentes. Celle-ci se structure autour de l’opposition aux guerres impérialistes meurtrières menées par les États-Unis et de la solidarité avec les travailleur·ses immigré·es mais aussi avec les personnes transgenres qui subissent de plein fouet une attaque sans précédent de leurs droits civiques et politiques.

« Pas touche à nos votes » : des élections de mi-mandat sous haute tension

Tous les regards se tournent vers l’échéance électorale des élections de mi-mandat qui auront lieu en novembre. Avec la cote de popularité de Trump au plus bas et des élections traditionnellement défavorables à l’administration en place, les démocrates comptent bien regagner le contrôle des deux chambres du Congrès.

Dans ce contexte, forte de la victoire du socialiste démocrate Zohran Mamdani à la mairie de New York, l’aile gauche du Parti démocrate espère des avancées lors des élections de mi-mandat. Mamdani, candidat de Democratic Socialists of America (DSA), a été élu grâce à une mobilisation populaire massive, qui a fait basculer le scrutin en sa faveur. L’afflux de nouveaux membres à DSA dans les grandes villes et la mobilisation d’un électorat jeune, multiculturel et souvent favorable au syndicalisme, fait croire aux partisan·es de la gauche qu’un rapport de force en leur faveur, face à l’establishment sclérosé de centre-droit du Parti démocrate, est possible. Les scrutins des élections de novembre donneront une première indication de la trajectoire d’un parti fragmenté, à l’approche des présidentielles de 2028.

Cependant, la bonne tenue du scrutin et l’intégrité du processus électoral sont, plus que jamais, menacées de toute part. Depuis la victoire du président démocrate Joe Biden face à Trump en 2020, les républicains mettent en doute la validité des résultats électoraux leur étant défavorables et crient à la fraude. Le président a lui-même invité les législatures d’État républicaines à reprendre le contrôle des élections qui est normalement une prérogative partagée par le gouvernement fédéral et les gouvernements des États. De plus, depuis plusieurs mois, la bataille pour le redécoupage des circonscriptions électorales fait rage. Chaque législature d’État tente d’avantager le parti au pouvoir localement. Or, un énième rebondissement survenu récemment pourrait avantager les républicains. Le 29 avril, la Cour suprême a rendu un arrêt, Lousiana v. Callais, qui, dans les faits, invalide la section 2 du Voting Rights Act. Cette loi phare du mouvement des droits civiques de 1965 a mis fin à la confiscation du droit de vote des Africain·es Américain·es pendant près d’un siècle dans le Sud du pays. La section 2 permettait de créer des circonscriptions où les minorités raciales étaient majoritaires. Cette application de la loi a été acquise de haute lutte dans les années 1980 pour empêcher les États de dessiner des cartes électorales diluant l’influence du vote des minorités raciales en fragmentant l’électorat dans un maximum de circonscriptions différentes. Beaucoup voient, dans cette décision, le coup de grâce porté au Voting Rights Act, qui avait déjà été sérieusement affaibli lors d’un arrêt précédent de 2013, en permettant aux États d’adopter des lois restreignant l’accès aux bureaux de vote. La Cour suprême ouvre ainsi la voie à de nouvelles cartes électorales défavorables aux minorités raciales, en particulier aux Africain·es Américain·es qui votent majoritairement pour le Parti démocrate. Le défi à relever pour la gauche étatsunienne n’en sera que plus redoutable. ■