■ PAR Alexis Cukier, Maître de conférence à l’Université de Poitiers. Co-auteur du livre Travail, climat : même combat ! Attac, 2025.
Face à l’accélération des catastrophes écologiques, le syndicalisme doit faire de l’écologisation du travail une de ses priorités. D’une part, les objectifs de décarbonation et de dépollution, de décroissance de la dépense globale d’énergie, de réparation des désastres environnementaux et de soin des vivants, ne pourront être réalisés sans conquérir de nouveaux droits et pouvoirs pour les travailleur·ses. D’autre part, il est nécessaire de développer les pratiques écosyndicalistes,les alliances entre collectifs syndicaux, habitant·es et écologistes, en les orientant vers une stratégie de planification écologique et démocratique.
Face aux stratégies patronales et étatiques qui créent les contradictions entre l’emploi et le climat ou entre le travail et la santé, il importe en premier lieu, du côté syndical, de soutenir les luttes écosyndicalistes en cours et de se réapproprier l’histoire de l’écologie politique du travail, construite autour des ouvrier·es, depuis la mobilisation syndicale à la suite de l’explosion de la raffinerie de pétrole de Feyzin (1966), ou des paysan·nes, depuis la lutte contre l’extension d’un camp militaire dans le Larzac (1971-1981).
Les enquêtes sur l’« environnementalisme ouvrier » ou l’« écologie ouvrière » (voir notamment les travaux de Stefania Barca et Renaud Bécot) montrent que les travailleur·euses sont non seulement les premier·es victimes des catastrophes écologiques (ce sont les sentinelles des catastrophes), mais aussi les premier·es à pouvoir s’occuper des effets sur les autres victimes humaines et non humaines (ils et elles en sont les soignant·es) et les seul·es à pouvoir concrètement remplacer ou transformer les procédures et instruments de travail qui en sont les causes (ce sont les pompier·es des catastrophes écologiques).
Écologiser le travail, une priorité syndicale
L’écologie politique du travail ne veut pas dire, cependant, qu’il faille remettre en cause l’idée fondamentale d’une subordination du travail aux besoins sociaux autodéterminés par les habitant·es et aux dynamiques de reproduction de la nature, mais que les besoins et le travail doivent être redéfinis ensemble en rapport avec les limites et forces naturelles, au moyen d’alliances militantes permettant aux syndicats et aux autres collectifs de lutter, enquêter et proposer ensemble. Dans cette perspective, « affirmer l’importance de la question du travail dans la bifurcation écologique doit être l’occasion, non d’un rétrécissement autour des luttes des travailleuses et des travailleurs, mais d’un élargissement et un renforcement des alliances écologiques et sociales, associant les mobilisations des écologistes et des habitant·es »1. Cette position appelle à orienter les luttes sociales et écologiques vers la conquête de nouveaux droits et pouvoirs démocratiques, et à développer les alliances écosyndicalistes autour de l’écologisation du travail.
Quels nouveaux droits à l’heure des catastrophes écologiques ?
Dans Travail, climat : même combat !, nous mettons en avant un ensemble de revendications syndicales d’un point de vue écologiste. C’est le cas par exemple des seuils limites pour se protéger face aux risques liés au réchauffement climatique, du renforcement des droits d’information et d’intervention des salarié·es comme outil d’autodéfense écologique, ou de nouveaux droits liés à la mobilité et à l’alimentation au travail.
Nous défendons également la proposition d’une « sécurité sociale professionnelle et écologique » qui garantisse la continuité du salaire, du statut et des droits quelle que soit la situation d’emploi des personnes, comme une condition nécessaire de la bifurcation écologique. Cette proposition, qui renvoie à la revendication plus globale d’un « nouveau statut du travail salarié » par la CGT et par Solidaires, repose sur plusieurs piliers fondamentaux : continuité du socle contractuel avec maintien du salaire entre deux emplois ; obligation de reclassement des salarié·es sans limite de temps ; financement patronal mutualisé pour garantir ces droits ; caisse de sécurité sociale professionnelle gérée démocratiquement. Conçue comme une réponse aux attaques néolibérales, cette sécurité sociale professionnelle et écologique doit être réactualisée pour la mettre au service de la recon- version écologique des activités productives par les travailleur·euses, comme nous le montrons à partir des exemples des luttes des raffineurs de l’usine TotalEnergie de Grandpuits ou des ouvriers de l’automobile du collectif ex-GKN en Italie.
L’analyse de ces expériences militantes montre également le caractère décisif de la revendication de droits garantissant des temps non seulement de formation mais encore d’enquête, de délibération, de co-recherche et de décision démocratique des travailleur·ses. Avec les ateliers Travail et Démocratie2, nous proposons à cet égard une réduction du temps de travail subordonné pour chaque salarié·e, l’élection d’un·e délégué·e au travail réel disposant d’une décharge (par exemple 15h par mois) pour organiser le travail d’enquête et le droit à un temps collectif de réunion (par exemple une demi-journée par mois) entre pairs, sans les patrons et directions, pour discuter du travail réel et élaborer des propositions3. L’objectif est de réduire le temps de production dans le temps de travail pour augmenter le temps d’enquête et de décision, ce qui constituerait également une mesure immédiate de décroissance de la dépense d’énergie ainsi que de désintensification et de démocratisation du travail4.
Stratégie écosyndicaliste et démocratisation du travail
L’écosyndicalisme implique que travailleur·ses, syndicalistes, usager·es, habitant·es et militant·es écologistes construisent ensemble des enquêtes, luttes, revendications, contre-propositions et alternatives en vue de l’écologisation du travail. Pour cela, les militant·es doivent pouvoir entrer dans les usines, bureaux et chantiers, dans les champs et les forêts, s’intéresser à la boîte noire du travail réel, partager le point de vue du travail vivant.
C’est ce qui s’est passé dans les exemples mentionnés du collectif ex-GKN pour construire avec ses allié·es écologistes et universitaires un projet de reconversion écologique de l’usine de Campi Bisenzio ; de la raffinerie de Grandpuits où militant·es de la CGT et allié·es écologistes se sont mobilisé·es contre le « greenwashing de la casse sociale » par TotalEnergie5; mais aussi, par exemple, dans la lutte des syndicats de l’Office national des forêts contre le productivisme imposé par l’État, conduisant à une mobilisation avec des collectifs écologistes autour de l’Appel pour des forêts vivantes ; ou encore dans la lutte en cours de Stop Greendock, où militant·es des Soulèvements de la Terre et syndicalistes d’Amazon s’opposent à un mégaprojet logistique sur le Port de Gennevilliers et développent un contre-projet social et écologique.
Ces luttes écosyndicalistes montrent la voie d’une stratégie de planification écologique et démocratique qui ne méprise pas les réalités du travail professionnel, reproductif et militant, et dont la mise en œuvre devrait permettre de : redéfinir démocratiquement les besoins (dans des conseils sociaux impliquant les habitant·es à diverses échelles territoriales) ; coordonner la production à l’échelle des filières (dans des conseils économiques impliquant les représentant·es mandaté·es par les travailleur·euses) ; réorganiser démocratiquement le travail (dans des conseils d’entreprise avec un droit souverain des collectifs de travail sur leurs activités de réponse aux besoins)6. Dans cette perspective, les pratiques écosyndicalistes contribuent à une forme d’éco- socialisme qui, loin de ses versions bureaucratiques et technosolutionnistes, met au cœur de sa stratégie la conquête de nouveaux droits et pouvoirs pour outiller le travail réel et l’activité démocratique nécessaires à une véritable bifurcation écologique de nos modes de vie et de production. ■
- Attac, Travail, climat : même combat ! Paris, Les Liens qui libèrent, 2025.
- https://atelierstravailetdemocratie.org/
- Collectif, Manifeste pour une démocratie du travail, Paris, La Dispute, 2026.
- Alexis Cukier, Le travail démocratique, Paris, PUF, 2018.
- Voir Alexis Cukier, « Usines récupérées et autogestion écologique. Vers une alternative au capitalisme vert ? », Contretemps [En ligne], 2014.
- Alexis Cukier, « Démocratiser le travail dans un processus de révolution écologique », Les Possibles [En ligne], n° 24, 2020.
