Iran – contre la guerre, tenir la promesse de Femme, Vie, Liberté

■ PAR Somayeh Rostampour, Chercheuse au Cresppa, spécialiste des mouvements sociaux en Iran

Le mouvement Femme, Vie, Liberté, né après le soulèvement de 2022, remet en cause le pouvoir de la République islamique. Il s’inscrit dans une séquence de contestation longue qui a débouché sur une contestation sociale début 2026. Le guerre menée depuis février par les États-Unis et Israël, loin d’aider l’émancipation, offre au régime un argument pour renforcer la répression. La gauche doit s’opposer autant à l’État iranien qu’à l’intervention militaire impérialiste.

Depuis le soulèvement de 2022, né après l’assassinat de Jina Mahsa Amini entre les mains de la police des mœurs, l’Iran n’a pas simplement connu une succession de crises. Il est entré dans une séquence révolutionnaire longue, traversée par une question décisive : qui peut parler au nom de la liberté ? Les femmes, les jeunes, les travailleur·ses, les étudiant·es, les retraité·es, les Kurdes, les Baloutches et les classes populaires ont porté, avec Femme, Vie, Liberté, une exigence qui dépassait largement le refus du voile obligatoire pour réclamer la chute du régime dictatorial. Ce qui s’est levé alors était une critique radicale de tout un ordre : patriarcal, théocratique, capitaliste, sécuritaire et colonialiste (interne) dans son rapport aux peuples minorisés.

C’est à partir de là qu’il faut comprendre la guerre actuelle. Après la répression du soulèvement de 2022, puis les mobilisations sociales et politiques répétées depuis 2017, la contestation de janvier 2026 a rouvert une crise majeure de légitimité pour la République islamique. Partie d’une colère contre la crise économique, l’appauvrissement, l’autoritarisme et l’absence d’avenir, elle s’est très vite transformée en soulèvement antirégime. La réponse du pouvoir a été d’une brutalité exceptionnelle : coupure d’Internet, tirs à balles réelles, arrestations massives, milliers de mort·es selon plusieurs organisations de défense des droits humains. Ce massacre n’est pas un excès dans l’histoire de la République islamique : il est l’expression concentrée d’un régime qui, depuis longtemps, gouverne par la guerre intérieure contre sa propre population.

Mais la guerre extérieure ne vient pas sauver le peuple iranien de cette guerre intérieure, elle la prolonge et l’intensifie. Elle s’inscrit au contraire dans le sillage de discours interventionnistes et impérialistes qui font souvent écho aux positions des monarchistes organisés de la diaspora iranienne, lesquels représentent aujourd’hui l’une des expressions les plus visibles de l’extrême droite iranienne. L’attaque israélo-étasunienne du 28 février 2026, menée sous le discours mensonger de la libération, prolonge une logique impériale déjà à l’œuvre dans le génocide en Palestine, au Liban, et auparavant en Irak comme en Afghanistan : destruction des infrastructures, exposition des populations civiles à la mort et recomposition régionale par la force. Les bombes de Trump et Netanyahou ne peuvent pas ouvrir un horizon d’émancipation ; elles renforcent au contraire la militarisation, l’état d’urgence, la répression, les appareils sécuritaires et la capacité du régime à se présenter de nouveau comme rempart national face à l’agression. La guerre extérieure offre ainsi à la République islamique une ressource politique pour refermer l’espace ouvert par les soulèvements.

C’est pourquoi, il faut refuser le faux choix qui écrase aujourd’hui l’Iran : soit la dictature théocratique au nom de l’anti-impérialisme, soit les bombardements impéria- listes au nom de la liberté. D’un côté un camp, notamment monarchiste et nationaliste, qui transforme l’hostilité légitime au régime et la colère de la population en soutien aux États génocidaires d’Israël et des États-Unis et à une restauration autoritaire. D’un autre côté, les campistes qui commettent une symétrie inverse : une partie de la gauche internationale réduit encore la situation à un affrontement entre l’« impérialisme occidental » et un État iranien supposé « résistant ». Elle oublie que cet État emprisonne, torture et exécute les féministes, les syndicalistes, les enseignant·es, les étudiant·es, les Kurdes, les Baloutches, les militant·es de gauche et les personnes queer. Depuis le début de la guerre en février 2026, au moins 28 prisonnier·es politiques ont été exécuté·es. Il s’agit, pour la plupart, de manifestant·es issu·es des soulèvements précédents, notamment du soulèvement de janvier. Ces exécutions ont eu lieu sans procès équitable ni véritable procédure judiciaire, souvent après des actes de torture et des aveux forcés. Dans certains cas, les corps n’ont même pas été restitués aux familles. Parmi eux figuraient trois jeunes ouvriers, âgés de 20 à 25 ans, exécutés brutalement à la veille du 1er mai, sur la base d’accusations fabriquées de toutes pièces, dans le secret et le silence le plus total. Dans les deux cas, à la fois pour les pro-guerres et pour les gens qui soutiennent la République islamique au nom de l’anti-impérialisme, le peuple insurgé disparaît comme sujet politique.

La force de Femme, Vie, Liberté tenait précisément à son refus de cette alternative mortifère. Ce soulèvement n’était ni pro-occidental, ni islamiste, ni monarchiste, ni réformiste. Il formulait une troisième voie : contre la République islamique, contre l’apartheid de genre et contre les nationalismes militarisés, contre le capitalisme autoritaire du régime, contre les projets néolibéraux imposés d’en haut et contre l’intervention impérialiste, car il cherchait un changement à l’intérieur par en bas, par les populations, dans sa diversité. Son origine kurde — Jin, Jiyan, Azadî — n’est pas un détail folklorique. Elle rappelle que la question féministe en Iran est inséparable de la question des peuples opprimés, de la pluralité linguistique et nationale, et du refus du centralisme nationaliste persan qui traverse aussi bien l’État iranien que certains secteurs de l’opposition.

Or, c’est précisément cette puissance féministe, populaire et décoloniale — tournée vers les nations opprimées et marginalisées par le colonialisme interne — qui a déclenché une contre-révolution à plusieurs niveaux. La République islamique l’a réprimée par la prison, les exécutions, le viol, la surveillance et les balles. Les droites monarchistes et l’extrême droite ont, quant à elles, tenté d’en capter les symboles pour les vider de leur contenu égalitaire et révolutionnaire, en leur substituant un imaginaire de patrie, d’ordre, d’homme providentiel et d’unité nationale autoritaire. Enfin, certains discours campistes l’ont délégitimée en soupçonnant toute révolte dirigée contre un État dit anti-occidental d’être nécessairement manipulée par l’ennemi.

Pour une gauche internationaliste, féministe et syndicaliste, la tâche est donc claire. Il faut condamner sans réserve la guerre destructrice menée contre l’Iran, les frappes israélo-étasuniennes, les sanctions imposées depuis plus de deux décennies, ainsi que toutes les formes d’ingérence impérialiste. Mais cette condamnation, aussi nécessaire soit-elle, ne peut suffire. Il faut aussi nommer la violence et la cruauté que la République islamique exerce contre les classes populaires, les femmes, les peuples minorisés et les travailleur·ses. De la même manière, il ne suffit pas de dénoncer la dictature iranienne : il faut refuser que sa chute soit confisquée par la guerre, par l’extrême droite diasporique qui maquille les bombes en libération, ou par les monarchistes qui restent silencieux·ses face aux crimes impérialistes. Ce silence est d’autant plus insupportable lorsqu’il accompagne, voire justifie, des massacres comme celui de l’école de Minab, où 168 écolières auraient été tuées par les bombes mêmes que ces forces saluaient. Une telle position ne relève pas de la solidarité avec le peuple iranien, mais d’une alliance cynique avec la destruction. La solidarité ne peut pas choisir entre les bombes et les bourreaux. Elle doit se tenir du côté des insurgé·es, des femmes, des travailleur·ses, des peuples opprimés et de toutes celles et ceux qui luttent à la fois contre la République islamique, contre l’impérialisme et contre les forces réactionnaires qui prétendent parler en leur nom.

Cela implique de soutenir les prisonnier·es politiques, les familles des victimes, les réseaux féministes, les luttes syndicales, les enseignant·es, les étudiant·es, les minorités nationales et les collectifs qui, en Iran comme en exil, maintiennent vivante la ligne de 2022 : ni République islamique, ni monarchie, ni intervention militaire. Liberté, égalité, justice sociale, autodétermination, vie. Dans un moment où les réactionnaires prétendent parler le langage de la libération pour mieux restaurer l’ordre, tenir la promesse de Femme, Vie, Liberté signifie défendre une politique de l’émancipation contre toutes les contre-révolutions : celle du régime, celle de la guerre et celle des droites autoritaires. ■