« S’iels n’ont pas pris la peine de l’écrire, pourquoi prendre la peine de le lire ? »

■ Traduction et résumé par Maxime Amblard avec l’aimable autorisation des autrices.

Dans leur livre The AI Con : How to Fight Big Tech’s Hype and Create the Future We Want, Emily M. Bender et Alex Hanna font un panorama complet des questions autour de l’intelligence artificielle (IA). Cet article est un résumé traduit du chapitre « Leisure for Me, Gig Work for Thee: AI Hype at Work », soit « des loisirs pour moi, des petits boulots pour toi : la hype autour de l’IA au travail ».

Depuis le début de la révolution industrielle, les travailleur·ses ont dû faire face au risque d’être remplacé·es par l’automatisation et y ont toujours résisté. L’une des caractéristiques marquantes a été l’essor concomitant de technologies innovantes présentées comme destinées à faciliter et simplifier le travail, ainsi qu’à accroître la productivité. À l’instar des promoteur·ices de l’IA moderne, celleux qui vendaient ces nouvelles technologies promettaient qu’elles entraîneraient une vague de prospérité qui profiterait aux travailleur·ses et aux chef·fes d’entreprise. Mais ce n’est qu’une fiction, dont le but est de vendre la technologie. L’automatisation a toujours fait partie d’une stratégie plus large visant à répercuter les coûts sur les travailleur·ses et à accumuler des richesses vers celleux contrôlant les machines, qui, au début de la révolution industrielle, étaient des propriétaires d’usines de confection au Royaume-Uni et, aux États-Unis, des magnats de l’acier, du charbon et de l’automobile. Les IA s’inscrivant dans cette lignée sont vues comme une opportunité capitalistique. Pourtant, elles ne fonctionneraient pas sans une main-d’œuvre massive, sous-payée et invisibilisée.

Les luddites et la force de travail

Les luddites font référence à Ned Ludd, personnage apocryphe aux origines mystérieuses apparu en Angleterre au XVIIIe siècle, figure du mouvement détruisant les machines qui se substituent au travail humain. Ces machines actionnées par des roues hydrauliques étaient capables de remplacer jusqu’à 75 % des travailleur·ses tisserand·es. Bien que le terme désigne toute personne qui rejette la technologie, son origine est plus complexe. Les luddites étaient davantage opposé·es à la manière dont les propriétaires d’usine utilisaient la technologie pour remplacer des artisan·es qualifié·es par des ouvrier·es moins payé·es, afin d’inonder le marché de produits de qualité médiocre et d’imposer des conditions de travail dégradées.

Aspect bénéfique, la technologie est présentée comme offrant du temps libre. Cette fiction existe dès l’après-guerre et le fordisme, les ouvrier·es ne partageant pas cet optimisme béat. Aujourd’hui, les robots utilisés dans les entrepôts d’Amazon obligent les employé·es à suivre un rythme insoutenable, conduisant à des décès qui font l’objet d’enquêtes. Ces économies modernes reposent sur l’automatisation, la surveillance et la réduction des personnes à de simples objets. Si les emplois disparaissent, ce n’est pas d’un seul coup. Le travail qui nécessite une intervention et des compétences humaines est d’abord relégué vers les marges. Le danger de l’engouement pour l’IA réside dans le fait qu’il n’a pas besoin d’être fondé pour avoir des répercussions considérables.

Les partisan·es de l’IA se bousculent pour partager leurs fantasmes sur le remplacement des travailleur·ses par les outils. Et iels n’ont pas d’autre choix : cette promesse doit se réaliser pour que les valorisations colossales des entreprises technologiques se justifient. Et OpenAI n’est pas la seule à avoir clairement un intérêt financier à présenter sa technologie comme un facteur de destruction d’emplois. Un livre blanc rédigé par Goldman Sachs estime qu’un quart des emplois dans le monde pourrait être remplacé. De plus, 300 millions d’emplois à l’échelle mondiale pourraient être partiellement automatisés. La méthodologie n’inspire toutefois pas confiance, se limitant à une approche approximative de la notion de tâche professionnelle.

L’utilisation de ChatGPT peut sembler aider. Pourtant, là où l’écriture est un élément central du métier, l’acte d’écrire lui-même est indissociable de la réflexion critique et créative. La pensée critique se construit de pair avec l’expression créative, qu’il s’agisse d’un discours écrit, oral, d’un dessin ou d’une interprétation musicale. Ces outils constituent une menace pour ces métiers et l’emploi en général. La simple existence d’une alternative potentielle à moindre coût exerce une pression à la baisse sur les salaires et les emplois. Dans un monde du tout IA, les personnes réelles qui subsistent seront submergées par le flot d’absurdités sans fondement généré par les machines, reléguant leur gestion à des subalternes. D’autres outils viendront s’y ajouter, alors même que ceux qui existent déjà engendrent de la désinformation et sont truffés de biais.

Nous devons faire preuve de discernement quant aux types d’automatisation que nous acceptons, et déterminer celles qui nous feront travailler pour les machines plutôt qu’avec elles.

L’IA, c’est toujours des gens

La plupart des outils d’IA nécessitent une quantité considérable de travail invisible. Cet effort colossal va au-delà de la gestion des systèmes fonctionnant en temps réel et intègre également la création des données utilisées pour l’entraînement. Ces travailleur·ses accomplissent une multitude de tâches : tracer des cadres verts autour d’objets dans les images provenant des caméras embarquées ; évaluer le degré d’incohérence, d’utilité ou de caractère offensant des réponses existantes des modèles linguistiques ; indiquer si les publications sur les réseaux sociaux contiennent des discours haineux ou des menaces violentes ; déterminer si les personnes apparaissant dans des vidéos à caractère sexuellement provocant sont mineures… En somme, une grande quantité de contenus toxiques. Étant donné que les machines génératives recombinent des contenus en textes plausibles et en images lisibles, les entreprises ont besoin de filtres pour empêcher leurs utilisateur·rices de voir le pire du Web. Le Times a rapporté qu’OpenAI avait sous-traité à des travailleur·ses kenyan·es gagnant moins de deux dollars par jour le filtrage d’images gores, de discours haineux, de contenus pédopornographiques et d’images pornographiques provenant de ChatGPT et de DALL-E. La perspective de percer dans le secteur lucratif de l’informatique s’est transformée en stress post-traumatique et atteinte à la santé mentale.

Ce travail est souvent vu comme une aubaine pour les personnes empêchées. Les entreprises de l’IA tirent profit des catastrophes en employant des personnes parmi les plus vulnérables, incluant les enfants, qui peuvent se connecter aux plateformes de travail du clic et se retrouver exposées à des contenus trauma- tisants. Il faudra une véritable mobilisation de la part des syndicats, des défenseur·es des droits et des travailleur·ses pour exiger le respect de ce travail et une rémunération en conséquence.

Dans tous les secteurs et partout dans le monde, les travailleur·ses ripostent. Comme le mentionne Brian Merchant dans son ouvrage sur l’histoire des luddites, « chaque innovation majeure visant à économiser de la main-d’œuvre a été accompagnée d’une vague de protestations de la part des travailleur·ses dont elle bouleversait la vie ». Les scénaristes hollywoodien·nes et la WGA ont obtenu d’importantes concessions de la part des producteur·ices après 148 jours de grève. Les artistes visuel·les, bien que non syndiqué·es à l’échelle de leur secteur, ont recours à des protections de leurs œuvres par des filtres associés aux images les rendant inutilisables pour l’entraînement, voire empoisonnant les modèles. De leur côté, les travailleur·ses des données ont formé des collectifs pour lutter contre les plateformes et leurs pires excès.

Le battage médiatique autour de l’IA dans le monde du travail vise à dissimuler, derrière des promesses clinquantes d’optimisme technologique, les mesures prises par les employeur·ses dégradant les emplois et les conditions de travail. Celleux qui s’opposent à l’imposition de la technologie sont qualifié·es de technophobes, ou d’incompétent·es, voire parfois de luddites. Mais en réalité, luddites est exactement le terme qui convient, même si celleux qui l’utilisent comme une insulte ne s’en rendent pas compte. Nous ne sommes pas tenu·es d’accepter une réorganisation du monde du travail qui place l’automatisation au centre, avec des travailleur·ses humain·es dévalorisé·es et à son service. ■