Espagne / Belgique : l’éducation, moteur des luttes

Dans plusieurs régions de l’État espagnol et presque concomitamment en Wallonie/Belgique, se sont développées des mobilisations d’ampleur inédite. Elles entendent s’opposer à la précarisation de l’éducation et aux attaques autoritaires. Si la victoire n’est pas encore acquise, elles ont permis de remettre l’éducation au cœur de la question sociale et ont déjà gagné quelques reculs des pouvoirs néolibéraux. Surtout, ces mouvements ont l’ambition de s’inscrire dans la durée et témoignent d’une combativité renouvelée. L’École émancipée a choisi de donner la parole à des acteur·ices de ces mobilisations, pour les interroger sur les processus de construction de ces mouvements et le rôle qu’y jouent les organisations syndicales. Comment a-t-il été possible de dépasser le découragement, l’éclatement pour construire un véritable rapport de force ?
Catalogne : la construction d’un mouvement massif


PAR ÓSCAR SIMÓN, ENSEIGNANT SYNDICALISTE DE LA USTEC·STEs (SYNDICAT MAJORITAIRE EN CATALOGNE), TRADUCTION SOPHIE ZAFARI


En Catalogne, nous sommes environ 80 000 enseignant·es dans les établissements publics, auxquels s’ajoutent environ 15 000 personnes qui font des remplacements ou occupent des postes non permanents. Dans ces établissements, on trouve également du personnel administratif et de service, concierges et secrétaires, ainsi que du personnel d’accompagnement éducatif, comme les éducatrices et les assistantes sociales. Au printemps 2024, nous comptions environ 100 000 travailleuses du secteur éducatif public, réparties dans près de 3 000 établissements et prenant en charge environ 60 % de la population.
On partait d’un collectif de salarié·es en proie au découragement. Ce n’était pas une impression : au printemps 2024, nous avons mené une enquête comportant environ 80 questions à laquelle 11 000 personnes ont répondu dans son intégralité ; 35 % d’entre elles avaient songé à quitter la profession.
Nous en avons tiré une première leçon : il faut partir de la situation réelle et, pour la connaître, il faut interroger nos collègues. Toutes, même celleux avec qui on n’est pas d’accord. L’une des pires formes d’avant-gardisme, c’est de penser que nous, les plus sensibilisé·es, on sait et les autres nous suivront.
Deuxième leçon : même si la situation est grave, on a le pouvoir d’agir et on peut changer les choses, grâce à un travail de terrain.
Le défi était énorme. Face aux attaques systématiques contre le personnel éducatif, vilipendé et méprisé par l’OCDE, par les gouvernements et une bonne partie de la société, et dans un paysage syndical marqué par la division et la concurrence électorale, lancer un mouvement de lutte semblait relever de la science-fiction.


« Même si la situation est grave, on a le pouvoir d’agir et on peut changer les choses, grâce à un travail de terrain ».


Il fallait aussi convaincre la direction syndicale d’utiliser un outil d’organisation de base comme Organizing for Power¹. C’est à partir de là qu’on a commencé à planifier la campagne.
À l’automne 2024, on a lancé un plan de lutte en trois étapes clés. D’abord, définir collectivement les revendications. Nous avons interrogé 6 000 travailleur·ses pour savoir quelles étaient leurs revendications prioritaires. Cela a conduit à renoncer à inclure dans la plateforme des éléments que le syndicat réclamait depuis près de deux décennies, car à ce moment-là, ils n’étaient pas prioritaires pour la majorité des collègues.
Ces entretiens ont aussi permis de créer un réseau de personnes mobilisées dans chaque établissement, qui est devenu le noyau dur. On a lancé une pétition qui comprenait un engagement à se battre, et qui n’était comptabilisée (sur une carte web interactive) que lorsque la majorité du personnel enseignant l’avait signée. L’objectif a été atteint dans pratiquement toutes les communes, y compris dans de grandes villes comme Barcelone.
Ces engagements ont donné lieu à des assemblées de travailleur·ses dans les établissements. Le 15 novembre 2025, on a organisé une manifestation qui est devenue la plus massive jamais vue en dehors d’une journée de grève.
Le 11 février, on a eu la première grève, avec un taux de participation de 85 %. Elle a été suivie de 22 autres journées, chaque travailleur·se ne devait en faire que sept. La stratégie, c’était d’épuiser le gouvernement, pas le collectif. Les grèves ont été menées par région, avec quatre journées d’appel général. Il y a eu des manifestations historiques et des blocages massifs d’autoroutes.
En même temps, on a démocratisé le processus : on a consulté l’ensemble du collectif sur les modalités de grève, sur l’acceptation ou le rejet des accords préliminaires et sur d’autres aspects fondamentaux. On a aussi retransmis en direct les tables rondes de négociation.
Nous avons gagné des améliorations historiques des conditions de travail du personnel éducatif. Ce sont ces conditions qui déterminent l’environnement d’apprentissage des élèves, sans compter les milliers de recrutements.
Même dans des contextes de découragement, de division et de recul, il est possible de construire un rapport de force, un pouvoir collectif si on part de la réalité, si on élabore les revendications ensemble, si on organise les établissements et si on fait de la lutte un processus vraiment démocratique.

NOTE :
1. Organizing for Power est un programme de formation international enseignant les méthodes de base de l’organisation. Un guide et des formations en ligne sont disponibles. organizing4power.org

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