Élections professionnelles – échanger avec les agent·es et faire collectif – ENTRETIEN AVEC Tristan Haute*

  • Tristan Haute est enseignant-chercheur en science politique à l’université de Lille et dans le Centre d’études et de recherches administratives, politiques et sociales (Ceraps).

► Au quotidien comme pour les élections professionnelles, le rapport au syndicalisme des salarié·es est-il vraiment passé d’un élan collectif à une entrée plus individuelle ?

Le syndicalisme fait l’objet de nombreux discours déclinistes dans les médias. Les travaux scientifiques les plus récents nuancent toutefois fortement ces discours. Certes, la syndicalisation recule encore dans la fonction publique (18,4 % en 2019 contre 19,8 % en 2013 selon la Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques – Dares). Mais les salarié·es de la fonction publique gardent une perception très positive des syndicats : en 2024, selon une enquête post-électorale, 68,9 % d’entre elles et eux estiment que les syndicats rendent des services aux salarié·es. De la même manière, le basculement d’une logique collective à une logique individuelle est à relativiser : les organisations syndicales (OS), a fortiori dans la fonction publique, ont toujours fait adhérer les agent·es sur la base de motifs individuels, notamment dans le cadre des commissions administratives paritaires.

La dynamique est moins celle d’une individualisation que d’un éloignement. Les transformations récentes de la représentation syndicale dans la fonction publique contribuent en effet à éloigner les agent·es des OS. Le moindre poids des commissions administratives paritaires dans le déroulement des carrières (avancement, mutation…) implique une réduction de la capacité de défense individuelle dont pouvaient se prévaloir les organisations syndicales de la fonction publique. Plus généralement, les agent·es font état d’une méconnaissance des instances qu’on leur demande d’élire et des enjeux qui y sont associés. Enfin, la généralisation du vote électronique contribue à désencastrer socialement celui-ci : le vote ne s’effectue plus entre collègues (dont certain·es sont syndiqué·es), mais le plus souvent hors de tout cadre collectif (dans son bureau, chez soi, dans les transports…). Il y a ainsi une distance physique, au moment du vote, entre agent·es et syndicats.

Enfin, la fonction publique connaît des dynamiques proches de celles observées dans l’ensemble du salariat. La hausse de la part de contractuel·les et la diversification des statuts impliquent une moindre insertion dans les collectifs de travail sur le temps long et un affaiblissement des identités professionnelles, ce qui favorise aussi la distance aux syndicats qui constituent bien souvent une facette de ces identités.

► Quels impacts ce phénomène pourrait-il avoir sur les prochaines élections, les deuxièmes après l’entrée en vigueur de la loi de transformation de la fonction publique ?

Ces transformations, déjà à l’œuvre en 2022, auront inévitablement les mêmes effets, à commencer par un recul de la participation. En 2018, la participation aux élections professionnelles dans la fonction publique est passée sous la barre des 50 % (49,8 %). En 2022, elle a reculé à nouveau de 6,1 points pour atteindre 43,7 %. Au-delà, il est difficile de dire à quelles organisations cette baisse de la participation et, plus généralement, les transformations à l’œuvre dans la fonction publique peuvent profiter. Le recul de la participation implique que toutes les organisations perdent des voix, que leurs résultats progressent ou déclinent en pourcentages des suffrages exprimés. Dès lors, l’enjeu pour les organisations syndicales est moins de se partager un gâteau qui se réduit que de remobiliser les agent·es qui, même non majoritairement hostiles aux organisations syndicales, s’abstiennent.

► Quel type de campagne électorale pourrait permettre de compenser ces difficultés ?

L’enjeu est de renforcer la proximité des OS avec les agent·es. Selon une enquête scientifique menée en 2021, 47,2 % des agent·es qui votent aux élections professionnelles choisissent un syndicat parce qu’ils et elles en connaissent les candidat·es et leur font confiance. Au contraire, le fait de choisir un syndicat parce qu’il défend bien les agent·es ou parce qu’il négocie bien à leurs yeux constituent des logiques de choix minoritaires (déclarées par respectivement 19,3 % et 17,4 % des agent·es).

Les dispositifs traditionnels permettant d’assurer cette proximité ont été en partie rendus caducs du fait des transformations à l’œuvre (précarisation, affaiblissement du paritarisme, numérisation du vote…). Il faut dès lors réfléchir à de nouvelles manières d’échanger avec les agent·es et de faire du collectif, ce qui n’a rien d’évident. Le risque, au contraire, est de déployer des campagnes de communication hors sol, en ne se rendant que très ponctuellement sur le terrain ou en se concentrant sur une communication numérique dont il est très difficile d’évaluer les effets électoraux. Construire de la proximité suppose toutefois du temps, ce dont disposent de moins en moins les syndicalistes. ■

Propos recueillis par Arnaud Malaisé

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