Culture

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Palestine, terre de poésie ou la littérature comme résilience – Je suis ma liberté, la littérature par-delà les murs des prisons

« Une âpre lecture », voilà ce que souhaite d’entrée, Nasser Abu Srour à celleux qui lisent son roman Je suis ma liberté. Les mots de l’écrivain sur une réalité dure et rugueuse comme les aspérités du mur qui enferme le narrateur, convoquent la puissance de l’imaginaire, donnent vie au mur et se jouent de lui pour ne rien abdiquer de la liberté et du droit inaliénable à l’existence. Ce récit monologue, forgé dans l’enfer quotidien, pour les Palestinien·nes des prisons israéliennes, a été sorti difficilement de « la cellule 33 de la prison de Hadarim », en 2019, par les proches de l’auteur, libéré en novembre 2025. Il nous emmène dans les méandres de l’esprit de Nasser, Palestinien de la génération de la première Intifada et double fictionnel de l’auteur. Sa mémoire nous guide des camps de réfugié·es aux diverses prisons, entre considérations politiques et historiques sur le peuple palestinien, méditations poétiques et philosophiques sur la condition humaine, l’enfermement, la mort et l’amour − ardent − porté à Nanna, une jeune avocate rencontrée en détention. Un magnifique poème, En prison, sublime la violence de l’isolement carcéral, cet exil de la vie même, où la nuit les « visages des absent·es bondissent de leur lit et viennent en hâte courtiser ton sommeil ». Celui de Nasser reste longtemps en tête lorsqu’on referme le livre : à travers lui, c’est aussi la Palestine, vivante et souffrante, rêvée et aimée dans la chair et l’esprit que donne à voir Nasser Abu Srour. ■

Antoine Vigot

Nasser Abu Srour, Je suis ma liberté, Gallimard, collection « Du monde entier », traduit de l’arabe (Palestine) par Stéphanie Dujols, 2025 [2022], 22,50 €.

Karim Kattan ou la Palestine comme un jardin

Il y a quelque chose du châ’ir, la figure du poète antéislamique, inspiré par les djinns qui chantent sa poésie, la qasida, dans les écrits de Karim Kattan, écrivain palestinien et français, né à Bethléem. Dans son recueil de poésies Hortus Conclusus, il cisèle les mots, convoque Babylone, la mythologie grecque, le Cantique des cantiques ou la chanson arthurienne pour dire l’amour, son désir des hommes, l’occupation et sa violence, l’exil et les retrouvailles (dés)espérées avec la Palestine, sa terre, ces « trous béants de tendre carte », autour desquels il tisse une œuvre poétique crue et superbe. Son roman Eden à l’aube est bâti autour la rencontre amoureuse de Gabriel et Isaac, de l’entrelacement des fils de leur destin entre Jérusalem et Birzeit, jusqu’au voyage qui voit s’épanouir leurs sentiments, leurs visages blond et brun battus par le khamsin, un vent brûlant venu d’Égypte. À travers l’écriture sensuelle de leur amour fou transparaît l’occupation, ses effets sur les corps, les esprits et l’écriture même, comme le souligne le ciel, narrateur omniscient et épique du livre : « Je suis bleu et clair comme sont les ciels des aubes et des bombardements. » L’impossible neutralité de l’écrivain à l’humour grinçant pointe aussi lorsqu’est évoqué un diplomate européen, M. Wargrave, dont le nom est en soi un programme.

L’œuvre de Karim Kattan, protéiforme, a la beauté des jardins rêvés, paradis perdus ou advenus, où il nous entraîne alors qu’il regarde :

« […] la mégalopole danser en âmes lumineuses

sur l’océan insondable et incendier la nuit. » ■

A. V.

Karim Kattan, Eden à l’aube, éditions Elyzad, 2024 ;

Hortus conclusus, éditions l’extrême contemporain, 2025, 21,50 €.

« On est pour ou contre Bolloré » – ENTRETIEN AVEC David Dufresne*

  • David Dufresne est journaliste, écrivain, réalisateur.

En 2021, il crée le contre-média en ligne AuPoste. Il a publié plusieurs ouvrages aux éditions Grasset, dont 19h59, l’histoire d’un multimilliardaire propriétaire de la chaîne Rex News… Il revient ici sur le départ d’auteurs et d’autrices de cette illustre maison d’édition, en résistance à l’expansion croissante de l’empire Bolloré, porte-voix de l’extrême droite.

► Pourquoi parle-t-on d’empire Bolloré ?

Il s’agit d’une entreprise capable aujourd’hui d’agir sur tous les maillons de la chaîne du livre, puisque le groupe Bolloré contrôle des imprimeries, des maisons d’édition et de distribution, des points de vente et des médias pour la promotion des livres. Cette concentration horizontale permet à son milliardaire de propriétaire de s’engager dans un combat qu’il qualifie lui-même de civilisationnel, à la conquête de cerveaux disponibles pour son idéologie d’extrême droite. On fait donc face à un empire économique, stratégique et idéologique. Fayard est un cas d’école. Il en a fait sa tête de pont idéologique en publiant des livres de Philippe de Villiers, Bardella, Zemmour, exposés en tête de gondole dans ses Relais H puis interviewés dans ses médias CNews, Europe 1, le Journal du Dimanche.

► Qu’est-ce qui a déclenché votre départ et celui de maintenant près de 300 auteurs et autrices des éditions Grasset ?

Personne chez Grasset n’a souhaité la venue de Bolloré et tout le monde en souffrait. J’avais la liberté d’en partir mais ça impliquait de lâcher des salarié.es que j’estimais et qui étaient tenu·es par un CDI. Par ailleurs, bien que bourgeoise, cette maison était pluraliste avec des éditeurs et éditrices qui garantissaient une liberté totale de publication. J’ai même pu faire paraître un roman contre Bolloré, quand il rôdait autour du rachat d’Hachette. Mais Bolloré a déclaré la guerre en limogeant l’éditeur Olivier Nora, dernier verrou assurant l’indépendance éditoriale. La situation est devenue intenable. Autrices et auteurs sont parti·es, rejoint·es dernièrement par des écrivaines et écrivains étranger·es, beaucoup de renom, qui publiaient chez Grasset. Le mouvement avait déjà commencé chez Fayard, et se répand à d’autres maisons d’éditions comme Stock.

► Cette résistance à la galaxie Bolloré s’étend-elle au-delà du monde littéraire. A-t-elle un réel impact sur sa progression ?

Des artistes, comme Dominique A, ont dit clairement qu’ils ne se produiraient plus ni dans les salles telles que l’Olympia ni dans les médias Bolloré. Le monde du cinéma, sous perfusion de Canal+ depuis 40 ans, entre dans une bataille encore plus rude avec le collectif Zapper Bolloré qui regroupe désormais près de 3 500 professionnel·les. La LDH et la CGT spectacle montent au créneau en assignant Canal+ en justice pour discrimination envers les signataires de cette tribune avec qui le groupe affirme ne plus vouloir travailler. Quelques médias comme i-Télé, le JDD s’étaient mobilisés auparavant, mais là c’est une hémorragie et il n’y a plus d’échappatoire possible : on est pour ou contre Bolloré. Le milliardaire se retrouve avec une maison d’édition totalement dévitalisée. Son capital symbolique à défaut du financier a probablement fondu. C’est en montrant que l’argent n’achète pas tout que l’on peut agir. Bruxelles était intervenue en 2023 pour éviter qu’il n’arrive à la tête de 80 % de l’édition en le contraignant à revendre le groupe Editis au moment du rachat du groupe Hachette. Mais aujourd’hui, à part la France insoumise qui a inscrit le démantèlement du groupe Bolloré dans son programme, les parlementaires se couchent devant le pouvoir économique. ■

Propos recueillis par Delphine Ract

LE JAZZ, SINGULIER PLURIEL

2026 est plombée par deux centenaires de deux génies du jazz qui n’ont toujours pas gagné leur cercueil et flottent dans l’air comme seuls savent le faire les zombies, Miles Davis et John Coltrane. Les festivals n’ont, semble-t-il, pas trop cédé à la commémoration même si beaucoup de musiques, qu’elles soient classées jazz, musique contemporaine, rock, pop ou autres ont beaucoup de mal à s’échapper de ces deux influences majeures du XXe siècle.

Trouver une orientation du jazz actuel est de l’ordre de l’impossible. L’éclatement des esthétiques est la marque du XXIe siècle. Le XXe, siècle du jazz, a été orchestré par toutes ses révolutions qui ont secoué l’ensemble des disciplines artistiques. Le jazz est devenu un objet philosophique, un concept qui imbrique dialectiquement traditions et modernité dans un entremêlement de mémoires politiques et esthétiques. Sa scansion, le swing, sa pulsation ont largement influencé la musique contemporaine

— Luciano Berio, comme bel exemple, pas très à la mode ces derniers temps — et la musique contemporaine ainsi que les cultures non occidentales deviennent des matrices du jazz. Il est nécessaire de parler des jazz, comme des rap, des rock… tant une esthétique collective a reculé au profit de constructions individuelles. Peut-être manque-t-il la référence à une mémoire du futur ?

Les festivals de jazz offrent encore, malgré les difficultés financières, des panoramas des musicien·nes aux obédiences diverses dont celle de Sonny Rollins qui vient de nous quitter à 95 ans, saxophoniste anarchiste, destructeur de tous ses styles. Visiter ces endroits pour se souvenir de ses coups de cœur. Il faut savoir collectionner les concerts ! ■

Nicolas Béniès

Jazz Mag propose une sélection de festivals dans son n° 793 de juin.

Kneecap, la lutte a une voix

En France, on a Dominique A et sa poésie qui boycotte les salles de concert Bolloré à Paris. En Irlande, pour ses déclarations pro-palestiniennes, le trio irlandais Kneecap, aux compositions en gaélique, a réussi l’exploit d’avoir contre lui Starmer, Pécresse, Orban et d’autres, tou·tes plus libéraux·les les un·es que les autres. Le chanteur Liam Óg Ó Hannaidh est même inculpé, le 21 mai 2025, pour avoir brandi un drapeau du Hezbollah libanais lors d’un concert à Londres. Faute de preuves, il est disculpé et l’affaire enterrée au grand dam du gouvernement anglais qui a tout fait pour sa condamnation. Ce discours pro palestinien, la dénonciation du génocide à Gaza, les prises de parole contre le 10 Downing Street pour dénoncer les crises sociale et économique sont la marque de fabrique de Kneecap.

Leur nouvel album Fenian ne déroge par à ces thèmes. Le mélange de trip-hop, de rap, de sons électroniques, le tout mâtiné d’une approche parfois plus rock, fera le bonheur des fans actuel·les ou futur·es. Les morceaux Big Bad Mo, Headcase et Fenian sont destinés à enflammer les festivals et les premiers rangs. Cerise sur le gâteau dans ce monde de brutes, un morceau avec le rappeur palestinien Fawzi, Palestine prône la solidarité entre les peuples.

On finit sur les rotules à la fin de l’album, comme de leurs concerts, mais heureux d’écouter un groupe à la parole libérée, aux positions engagées et à la ligne politique assumée. ■

Bernard Valin

LA FORME ET LE FOND

Souvent, en tant que militant·es, nous allons voir au cinéma des films pour leur sujet éminemment politique et nous perdons un peu de notre sens critique en raison du propos tenu. Mais un film reste avant tout une œuvre artistique dont la qualité peut être critiquée.

Nous sommes nombreux·ses à aller voir tous les films en défense de la cause palestinienne, mais sommes-nous toujours objectif·ves face à des œuvres de qualité diverse ? Faut-il s’extasier devant n’importe quelle œuvre militante sous prétexte que son propos nous convient ? La réponse est qu’un mauvais film militant est d’abord un mauvais film et, qu’à ce titre, il a plutôt tendance à desservir la cause qu’il prétend défendre, surtout s’il obtient une diffusion plus large que les seules projections militantes où tout le monde est d’accord.

Ainsi, si l’on reprend la question palestinienne, de plus en plus de films, bons ou mauvais, sortent sur les écrans et c’est tant mieux, mais leur qualité n’est pas toujours identique. En 2025, on a eu de bons, voire très bons films, comme Put your hand on your soul and walk, de Sepideh Farsi ou encore La voix d’Hind Rajab de Kaouther Ben Hania qui sont d’abord passés par la case grand festival (Cannes, par exemple) avant de trouver leur public dans le circuit commercial, en passant par des projections militantes. Ce qui les a rendus pertinents, c’est évidemment leur sujet : un documentaire montrant une jeune femme en visio depuis Gaza jusqu’à la veille de son assassinat par l’armée israélienne, pour le premier, et une fiction utilisant la vraie voix d’une petite fille piégée dans une voiture sous les balles israéliennes à Gaza et qui appelle le Croissant rouge à Ramallah pour obtenir des secours, pour le second. Le fond est émouvant et nous convainc déjà, mais la forme, le style de ces films, y est aussi pour beaucoup dans l’émotion qu’ils ont suscitée. Donc oui, la forme est aussi importante que le fond pour juger d’une œuvre qui est militante mais également artistique. D’où, par ailleurs, l’importance du montage qui était si cher à Sergueï Eisenstein.

Depuis le début de l’année 2026, on a pu voir des films palestiniens sur les écrans, notamment Palestine 36 d’Annemarie Jacir et Ce qu’il reste de nous de Cherien Dabis. Le premier raconte la révolte palestinienne de 1936 contre la présence britannique et, en filigrane, celle des colons sionistes. Cette histoire est effectivement largement ignorée, mais peut-on dire d’un film qu’il est indispensable juste pour cette raison, comme on a pu le lire dans plusieurs publications militantes ? Le film se laisse voir et il a effectivement le mérite d’aborder un sujet peu connu, mais la réalisation d’Annemarie Jacir est très académique et peu originale. Bien plus intéressant est le film de Cherien Dabis (il joue aussi dans le film) qui retrace l’histoire d’une famille palestinienne sur trois générations depuis la Nakba jusqu’à aujourd’hui. Le film est bien joué et est percutant dans son propos en évitant l’écueil du manichéisme.

J’ai pris l’exemple de la Palestine mais c’est valable pour tout sujet même si ce n’est pas militant. Ainsi, il y a régulièrement quantité de films sur la Deuxième Guerre mondiale. La qualité des films est très aléatoire et, à côté de réussites et même de chefs-d’œuvre comme Le Fils de Saul de Laszlo Nemes ou La zone d’intérêt de Jonathan Glazer, où la forme, le montage jouent un rôle essentiel (caméra à l’épaule au sein d’un sonderkommando pour Le fils de Saul, description de la vie paisible de Rudolf Höss le commandant du camp d’Auschwitz avec sa femme et ses enfants pour La zone d’intérêt), on peut avoir des films médiocres voire complètement ratés. Ainsi, récemment, Nuremberg, de James Vanderblit, ne vaut que par un sujet, le procès des criminels nazis à Nuremberg en 1945 que le cinéma grand public n’avait jamais montré. Cela reste un film médiocre qui veut mettre en avant Russel Crowe en Hermann Göring, ce qui est d’ailleurs très gênant car le film est exclusivement en anglais pour le public étasunien. ■

Olivier Sillam

Un festival en terre hostile

Chaque fin d’été, Perpignan devient la capitale du photojournalisme grâce au festival Visa pour l’image, qui rassemble des milliers de passionné·es autour des plus grands reportages photos. Du 29 août au 13 septembre, les rues et lieux historiques de la ville accueilleront de nouveau une sélection des meilleurs reportages photographiques sur l’actualité – émouvante, terrifiante du monde entier : les guerres, sur les hauts plateaux de la région Amhara, au nord-ouest de l’Éthiopie, au Soudan, au Liban, les ravages d’une nouvelle drogue chimique en Sierra Leone, les désastres écologiques…

Ce festival se déroule en terre hostile sans se laisser intimider, comme l’an dernier lorsque Louis Alliot, le maire Rassemblement national de Perpignan, a refusé de remettre au photographe gazaoui Loay Ayyoub, le Visa d’or décerné chaque année par le festival de photojournalisme. Ces reportages constituent « un rempart contre les fossoyeurs du réel » comme l’affirme Jean-François Leroy, directeur du festival, « qui ne rêvent que d’une chose : les abattre ou s’en emparer pour faire fructifier leurs discours – et surtout leurs affaires. Les fusions ou acquisitions médiatiques survenues cette année, ou encore les chasses aux sorcières déguisées en commissions d’enquête aux frais du contribuable pour faire avancer une idéologie liberticide, témoignent de ce phénomène. Qu’ils soient politiques ou technologiques, ces puissants ont donc soit peur, soit au contraire besoin de nous. C’est pour cela que nous poursuivrons ici, à Perpignan, ce combat débuté il y a bientôt quarante ans. Et que nous espérons être rejoints et soutenus par tous ceux qui partagent encore notre vision. D’être droit, ou redressé, mais toujours debout. Et fidèle aux valeurs de la liberté et du journalisme. » ■

Sophie Zafari

DIRE L‘INCESTE POUR EN FINIR ENFIN…

Ce que Cécile sait est un ouvrage inclassable. Il est préfacé par le président de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise) qui nous dit que le témoignage est politique. Témoigner est un acte fort, courageux, violent, qui bouleverse la société et interroge tous ses manquements, ses mensonges et ses complicités de crime. Parce que l’inceste est un crime, et que la société est impliquée tout entière dans la perpétuation de ces violences qui jouissent d’une impunité insupportable.

Cécile Cée nous offre ici un outil précieux : un ouvrage pour dire, pour dénoncer l’inceste − et l’incestuel, beaucoup plus pernicieux mais qui fait lui aussi des ravages, ce « crime parfait » comme elle l’appelle, tellement banal dans les familles. Cet outil a l’apparence d’une BD, mais il revêt des formes hybrides : de pages de journal intime, de lettres, de dessins, de récits autobiographiques, d’extraits de textes de référence. Cette diversité d’écritures rend la lecture alerte et passionnante, malgré le sujet âpre et le propos difficile à supporter. Cécile n’épargne personne, ni dans sa famille ni dans la sphère publique : en dénonçant la famille Gainsbourg par exemple, elle nous dénonce, nous qui étions la société de l’époque, nous qui avons aimé Lemon incest, nous qui n’avons pas voulu voir et qui avons été complices de la célébration publique de l’inceste ! Cette vérité est difficile à entendre, tout comme la vérité des chiffres : plus d’un enfant sur dix est victime de violences sexuelles. Pour que nous ne laissions plus faire, il est urgent de croire les enfants, d’entendre leur parole, ne plus tolérer la moindre violence intrafamiliale : l’ouvrage de Cécile Cée peut être le vecteur de cette réaction, il faut le lire, il faut l’offrir ! Parce que si le témoignage est politique, sa diffusion l’est aussi, pour permettre que l’inceste cesse, définitivement ! ■

Véronique Ponvert

Ce que Cécile sait – Journal de sortie d’inceste, Cécile Cée, Ed. Marabout 22,90 €.

On a bien besoin d’une brèche, non ?

Le roman se déroule dans un futur où bruissent toutes les questions qui traversent notre présent : intelligence artificielle, monde virtuel, crise climatique, féminisme, inégalités et contrôle social. Quoi d’étonnant ? Les « ogres » – mais de qui peut-on bien parler ? – dominent encore plus le monde. Les services publics ont disparu. L’école, la santé, l’hôpital, la justice ont disparu. Tous les signes d’un changement subi sont là.

Dans ce « nouveau monde », nous accompagnons une professeure d’histoire-géo à la retraite reconvertie dans la survie, un scientifique travaillant dans l’informatique quantique et une jeune femme qui n’a pas connu le monde d’avant, née et attachée au monde des marges.

Abandonnée de tout, la communauté humaine reléguée dans les « Maisons-neuves » a dû inventer une autre façon de produire, de distribuer, de juger etc. Sous la contrainte des conditions d’existence, c’est un modèle en porte-à-faux de celui des dominant·es qui a été construit. Et figurez-vous que c’est celui que tout le monde observe, y compris celles et ceux qui croyaient avoir « réussi ».

Dans les interstices du récit, une araignée historienne convoque la figure de Mussolini et de son ascension au pouvoir en miroir de l’évolution politique et sociale. Le procédé renforce la dimension politique du livre.

Li-Cam profite de ce futur proche pour réinventer une langue orale, fluctuante et grammaticalement instable qui ajoute une licence poétique et un vrai plaisir de lecture. ■

Jean-Philippe Gadier

Brèche, Li-Cam, Éditions La volte, 20 €.

Page, 39

Marjane Satrapi nous a quitté.es

Marjane Satrapi est à jamais la petite fille malicieuse, intrépide et révoltée de Persepolis, cette bande dessinée autobiographique d’une grande élégance. Publiée au début des années 2000, Persepolis relate l’histoire d’une jeune Iranienne confrontée à la révolution, à la guerre, à l’exil et à la difficulté de trouver sa place entre plusieurs cultures. Elle raconte l’Iran de l’intérieur avec nuance, loin des images réductrices habituelles. On y voit sa famille persécutée par le Shah puis par les mollahs. Dans Broderies, Marjane Satrapi met en scène un florilège d’anecdotes de femmes iraniennes réunies pour ventiler le cœur autour d’un bon thé. Ainsi avec légèreté et humour, les femmes parlent avec liberté de l’amour, du mariage choisi ou imposé, de l’amitié, de sexe, de leur place dans la société…

Les sujets sensibles y sont traités avec une drôlerie qui lui est propre. Suivent la réalisation de films et, plus récemment, le livre Femme, Vie, Liberté qui présente l’histoire de ce soulèvement amorcé en 2022.

À l’image de son oeuvre, Marjane Satrapi était une femme « cash » − Punk is not dead − franche, indocile, clivante, énervante parfois. En 2025, elle refuse la Légion d’honneur pour dénoncer ce qu’elle considère comme les ambiguïtés de la politique française à l’égard du régime iranien et son refus d’accorder des visas aux Iranien·nes réfugié·es. Fidèle à elle-même, elle préfère la cohérence de ses convictions aux honneurs officiels. ■

Sophie Zafari

« Aux origines, regards croisés sur le racisme et les discriminations »

À l’entrée, une installation circulaire en verre gravée de reprises iconographiques issues de l’ancien Palais des Colonies – un visage de personne noire comme cible d’un jeu de fête foraine ou une publicité d’un savon « pour blanchir la peau » − interroge d’emblée les fondements racistes. L’artiste mozambicaine Euridice Zaituna Kala oppose ainsi à la monumentalité et au récit triomphal colonial une structure fragile aux couleurs pastel. « Défaire l‘ordre du regard », c’est ainsi que commence l’exposition « Aux origines » du musée de l’histoire de l’immigration. « Un mot au pluriel pour revenir sur les origines du racisme mais aussi pour donner à voir les origines des gens », explique Farah Clémentine Dramani-Issifou, chercheuse et commissaire de l’exposition. « Une exposition qui veut changer le regard initial, celui des dominants ». À l’image des figures peintes de l’artiste Roméo Mivekannen qui nous observent, surplombantes. Cette délégitimation des discriminations se poursuit à travers les œuvres de plus d’une quarantaine d’artistes révélant la violence ordinaire mais aussi les résistances, qu’elles soient intimes, amoureuses, de luttes. Puis les données scientifiques, souvent glaçantes, éclairées par des témoignages transcrivant les impacts sur les vies, dialoguent avec les créations artistiques. École, logement, emploi, santé, police, sport, religion… « Se rendre compte qu’il n’y a pas de domaines préservés » précise Patrick Simon socio-démographe à l’Institut national d’études démographiques (Ined). « Les descendants d’immigrés déclarent même plus de discriminations que leurs parents. » Le parcours se termine en donnant place à une décomposition des catégories, des frontières entre individus avec des œuvres invitant à penser le monde comme une composition de relations aux identités multiples. ■

Mathilde Blanchard

« Aux origines », exposition à voir au musée de l’immigration, Palais de la Porte dorée du 5 juin au 23 Août 2026.

Auteur/autrice