Haro sur le 1er Mai

Le 1er Mai, dernier jour férié réellement chômé et rémunéré, est la nouvelle cible de la coalition patronat-gouvernement. À travers lui, elle s’attaque au mouvement social, au droit du travail et à la démocratie.

■ PAR Marie Haye

C’est une belle histoire : celle de cinq « petites » boulangeries du sud Vendée relaxées^1 avec l’aide de leur association patronale, un an après avoir été verbalisées le 1er mai 2024 par une inspectrice du travail « zélée ». Ces cas seraient révélateurs d’une grande injustice qui toucherait les petit·es et grand·es patron·nes désireux·ses, comme chacun sait, de répondre aux besoins « essentiels » de leurs client·es en détresse chaque 1er mai. Si les patron·nes sont autorisé·es à travailler et à ouvrir leurs commerces ce jour-là, iels ne peuvent en effet faire travailler leurs employé·es sans risquer une amende^2. Il faudrait mettre fin à cette « insécurité juridique ».

Les député·es du bloc central soutenu·es par les gouvernements Macron, soucieux·ses des intérêts du capital, ont alors entrepris de modifier la règle dans le cadre d’une procédure accélérée permettant de faire adopter une proposition de loi à l’issue d’une seule lecture par les chambres du Parlement. Un texte a été voté au Sénat en juillet 2025, puis présenté à l’Assemblée nationale dans le cadre d’une niche parlementaire les Républicains (LR), en janvier 2026, où il n’a pu être voté faute de temps. Gabriel Attal en perte d’audience s’en est saisi.

Caramba, encore raté !^3

Son obstination a conduit le texte devant l’Assemblée le 10 avril dernier. Une motion de rejet, soutenue par la droite et l’extrême droite, visait à le faire examiner en commission mixte paritaire où les droites sont majoritaires. Cette manœuvre a suscité un tollé dans l’intersyndicale et la gauche parlementaire. Chacune a joué sa partition (communiqués, lettre ouverte, menace de censure…), contraignant le gouvernement au repli stratégique.

Le 14 avril, le Premier ministre a annoncé le retrait de la proposition de loi et le dépôt d’une nouvelle promettant de « sécuriser » l’activité dans ces secteurs à partir du 1er mai 2027. Pour le 1er mai 2026, il a appelé à l’« intelligence collective » pour que soient tolérées les infractions au Code du travail dans les boulangeries et chez les fleuristes « artisanaux ». Plusieurs recours ont été déposés devant le Conseil d’État contre ses consignes. Afin de parer à leur annulation, le gouvernement n’a eu qu’à modifier deux phrases remettant en cause l’indépendance des inspecteur·ices du travail.

Premier résultat de cette offensive : le 1er mai 2026, la loi a été contournée et les sanctions évitées aux patron·nes, ce que le Premier ministre, le chef des député·es Renaissance, le vice-président RN de l’Assemblée et plusieurs candidat·es de droite à l’élection présidentielle se sont empressé·es de célébrer dans les médias avec leur pain acheté dans des boulangeries ouvertes. Ce triomphalisme n’était pas que pour la galerie : ce 1er mai 2026 passe un cap dans la guerre contre notre camp social.

Brèches stratégiques contre les lignes de défense sociales et démocratiques

S’en prendre au 1er Mai participe de l’offensive contre les jours fériés (déjà largement touchés par des autorisations dérogatoires au travail), dont deux ont failli être supprimés par François Bayrou lorsqu’il était Premier ministre. Le lundi de Pentecôte en est l’expression paroxystique : depuis que Jean-Pierre Raffarin en a fait une journée « de solidarité », on travaille ce jour-là (ou on augmente son temps de travail les autres jours), sans rémunération. S’attaquer au 1er Mai, c’est aussi s’en prendre au Code et aux inspecteur·ices du travail qui, à l’instar des autres règlements et corps de contrôle chargés de les faire respecter, protègent la population des appétits du capital. Le continuum avec la contestation des normes sanitaires et écologiques par les projets de lois Duplomb, d’urgence agricole ou de démantèlement de l’Agence de la transition écologique (Ademe) est saisissant.

Sur le plan démocratique, c’est la troisième fois que la motion de rejet préalable est utilisée pour contourner le débat parlementaire, après le 26 mai 2025 par le sénateur Duplomb, puis le 2 juin 2025 par les partisan.nes de l’A69. Pire, sans vote au Parlement, les dispositions des deux projets de loi ont été appliquées dans les faits sur la seule base de la volonté d’un Premier ministre qui a incité et couvert les infractions à la loi encore en vigueur, au mépris de la séparation des pouvoirs. Aujourd’hui, ce que veut le pouvoir fait loi, dans une forme de glissement de régime qui n’a rien à envier à la gouvernance par décrets-lois d’un Daladier (président du Conseil entre 1938 et 1939) ou d’un Brüning (chancelier allemand entre 1930 et 1932). Depuis les législatives de 2024, en l’absence de majorité présidentielle, Macron et ses gouvernements s’emploient à contourner les contre-pouvoirs et font la démonstration en actes que la Constitution de la Ve République n’a pas besoin d’être modifiée par un·e président·e Rassemblement national voulant concentrer les pouvoirs entre ses mains.

Cette première victoire contre le 1er Mai est enfin hautement symbolique, dans une forme de reflet inversé de ce que cette journée représente pour le mouvement syndical. Mais elle est aussi concrète : elle s’attaque par le symbole à un contre-pouvoir essentiel. L’extrême droite ne s’y trompe d’ailleurs pas, elle qui dénie au syndicalisme son droit d’intervention politique et en tire argument pour annuler les cérémonies du 1er Mai, comme à Liévin.

Mener la bataille en défense et passer à l’offensive

Le nouveau projet de loi a été présenté en Conseil des ministres le 29 avril pour une entrée en vigueur le 1er mai 2027. Le syndicalisme doit poursuivre la riposte dans l’unité la plus large, ce qui n’exclut pas des initiatives plus restreintes pour la renforcer. Mais il est peu probable que ces initiatives suffisent sans faire monter de plusieurs crans le rapport de forces. Pour cela, les organisations syndicales doivent accentuer leur alliance stratégique avec la gauche politique. Elles doivent aussi mobiliser dans la rue. Sans dynamique de mobilisation, dans un contexte écrasant, les manifestations défensives du 1er mai 2026 ont mieux rassemblé que prévu. Pour élargir les bases mobilisées, il faut passer à l’offensive en offrant au monde du travail des perspectives plus enthousiasmantes que le statu quo ou le paiement double du travail les jours fériés. Face à l’inflation galopante et au chantage patronal permanent, mettre en avant des revendications d’augmentations salariales substantielles, mais aussi de nouveaux droits plus protecteurs, est indispensable. Faire alliance avec le reste du mouvement social organisé, qui milite aussi pour la justice sociale et écologique, leur donnera de l’écho et de la force ! ■

  1. Cette décision a été rendue au regard des « cas d’espèce », ces cinq boulangeries étant situées en zone rurale et desservant des Ehpad.

  2. Actuellement, le Code du travail prévoit 750 euros d’amende par employé·e et 1 500 euros par apprenti·e mineur·e.

  3. Pour paraphraser Ramon, le lanceur de navajas dans L’Oreille cassée.

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