Culture 121

Culture

Dystopies émancipatrices pour les ados

En ces temps de désaffection massive pour la lecture chez les jeunes comme chez les moins jeunes, les littératures de l’imaginaire et plus particulièrement la fantasy font partie des genres littéraires les plus prisés des ados et principalement parmi ces dernier·es, des filles. À son crédit, sans aucun doute, son étonnante capacité à se saisir des sujets les plus contemporains à travers les mondes imaginaires que, par définition, ces romans décrivent. Une nouvelle génération est représentative de ce phénomène, avec de nombreux jeunes auteurs et beaucoup d’autrices qui se sont emparé·es du genre.

Un empire sous l’emprise d’une magie genrée

L’intrigue du roman de Camille Anssel, Le cercle des ronces, se déroule dans un empire dirigé par le Magistère, qui contrôle étroitement la pratique de la magie, dont il se réserve l’exclusivité et dont sont rigoureusement exclues les femmes. Lalie, jeune orpheline livrée à elle-même, découvre qu’elle dispose d’un don en la matière (plutôt puissant), ce qui la condamne irrémédiablement à la fuite et la clandestinité, si elle veut échapper à l’élimination. Les mages-gardiens du Magistère dirigent une traque impitoyable de toute sorcière en devenir par une sorte de police spécialisée, les Faucheurs. Loin de se résigner, Lalie organise un réseau clandestin d’aide aux femmes pourchassées, qui bascule, ce faisant, dans un affrontement avec le régime, dans lequel elle et ses ami·es trouveront des allié·es.

Guérilla urbaine dans les Handmaid’s tales

Dans Dissidentes, roman au climat plus sombre, Tosca Noury nous plonge dans une société menacée par un déséquilibre des sexes à la naissance. Devenues très rares, les femmes sont soumises à une réglementation sévère qui tend à les réduire à la seule fonction reproductive. Jo se refuse à un tel sort et projette de s’enfuir pour rejoindre l’Union scandinave, État voisin où les droits des femmes sont (encore?) respectés. À cet effet elle « achète » un jeune garçon, Edgar, à des miliciens, pour lui voler sa puce d’identification et se faire passer pour un homme. Sur leur chemin pour le moins semé d’embûches, iels rencontrent des Réfractaires qui pratiquent une sorte de guérilla urbaine à Lyon, dans une France qui semble transportée au pays des Handmaid’s tales de Margaret Atwood. On attend avec impatience le livre 2, à paraître prochainement…

Spartiates Amazones

Elyssa Bajoui, quant à elle, propose une actualisation du mythe des Amazones en situant l’intrigue de son roman Althée la cité des Amijanes dans une société exclusivement féminine. Les filles y sont élevées collectivement dans le culte de la guerre et de la force. Althée tente de s’y conformer et souhaite comme ses camarades devenir guerrière, c’est-à-dire rejoindre l’élite spartiate de la cité. Mais Althée est un peu trop frêle et puis elle est rousse, aussi est-elle volontiers mise à l’écart par ses camarades tout autant que par ses encadrantes… Réduite à un rôle de sentinelle aux abords de la cité, elle laisse la vie sauve à un homme pris dans un piège. Suite à cet événement exceptionnel, elle se met à douter des principes fondamentaux de la cité.

Des problématiques extrêmement contemporaines

Par définition, la fantasy met en scène des mondes extraordinaires, où il n’est nul besoin de se rattacher à une quelconque réalité historique ou contemporaine. Le rythme, les aspects saisissants du décor (et pour tout dire cinématographiques) ne sont pas pour rien dans l’attrait que le genre exerce sur le jeune public. Ces romans peuvent se rattacher à un moyen-âge plus ou moins fantasmé (finissant dans le cas du Cercle des ronces) ou s’inspirer et s’inscrire dans une temporalité relevant de mythes (grecs dans le cas d’Althée) ou avoir une dimension d’anticipation. Mais tous mettent en scène des problématiques extrêmement contemporaines.

La domination masculine, on le comprend, est particulièrement questionnée à travers ces fictions, y compris à travers le cas de la contre-utopie d’Althée, qui inversant la réalité de la domination, en souligne de nombreuses facettes : le culte de la force et du corps rappelant les codes de certains masculinismes, l’exclusion de celles/ceux qui ne répondent pas à ces critères de normalité, une exploitation sexuelle brutale, etc.

Mais le féminisme n’est clairement pas le seul horizon émancipateur de ces fictions qui n’hésitent pas à mettre en scène et dénoncer d’autres formes de domination, notamment sociales. Au sein de l’empire où se déroule le Cercle des ronces, on pratique un capitalisme de prédation, dont la narratrice nous dit elle-même qu’il s’apparente à une forme d’esclavage. L’émancipation par la connaissance est un des thèmes d’Althée, l’héroïne du livre trouvant la force de sa révolte personnelle dans son emploi à la Maison du Savoir, où elle finit par se retrouver reléguée.

La question du récit, de son rôle dans la constitution d’une communauté politique, de la manipulation dont il peut faire l’objet, y compris à des fins stratégiques (et de manière particulièrement bluffante dans le final du Cercle des ronces), est un autre thème récurrent intéressant à l’heure des réalités alternatives.

Enfin pour aborder ces livres qui ont tous une dimension dystopique, il ne faut pas oublier ce que nous rappelle l’essayiste Ariel Kyrou dans son dernier livre : « l’utopie a besoin de la dystopie pour transformer nos sociétés » (Dans les imaginaires du futur, ActuSF, 2020). ■

Stéphane Moulain

  • Camille Anssel, Le cercle des ronces, Gallimard Jeunesse, 2025.
  • Tosca Noury, Dissidentes Livre 1, Didier Jeunesse, 2025.
  • Elyssa Bejaoui, Althée. La cité des Amijanes, École des loisirs, 2026.

Station Eleven, Une histoire au carré

Milieu des années 2010. Elgin Theatre à Toronto. Arthur Leander, acteur célèbre et interprète du roi Lear, s’effondre sur scène, mort. Moment de sidération dans l’intime, pour Kirsten, une enfant jouant dans la pièce, pour Jeevan, un spectateur, pour les proches de l’acteur.

Le lendemain, une pandémie tue 99 % de l’humanité. Une sidération-monde.

Vingt ans plus tard, Kirsten est jeune adulte et comédienne au sein de la fanfare itinérante, compagnie de théâtre qui erre dans la région des Grands Lacs, sur des caravanes tirées par des chevaux, dans un monde post-apocalyptique qui se reconstruit peu à peu. Iels jouent du Shakespeare. On retrouve d’autres personnages, rencontré·es avant la pandémie, qui se sont croisé·es fugacement, sans s’en rendre compte, mais que quelque chose lie. Et aussi un mystérieux roman graphique qui donne le titre au livre et à la série.

Du livre, écrit en 2014 par l’autrice canadienne Emily St. John Mandel, au style d’une subtilité touchante, Patrick Somerville (Leftovers) et Hiro Murai (Atlanta) ont en effet tiré une série, diffusée en 2021 et dont le tournage a été percuté par le Covid. Et entre les deux, ne choisissez pas : on y navigue entre passé et présent, dans une narration joliment déstructurée, mais empruntant des chemins différents. On y rencontre des personnages, développé·es différemment, mais avec la même attention à ce qui les lie aux autres. On y voit une humanité qui tisse ses liens, et qui recommence après la catastrophe. ■

Adrien Martinez

  • Station Eleven, Emily St. John Mandel, éditions Rivages, 2016.
  • Station Eleven, Patrick Somerville et Hiro Murai, HBO max, 2021.

Catacombes de paris : un moment plus qu’un endroit

Rouvertes au public après des mois de travaux, les catacombes de Paris offrent bien plus aux visiteur·ses que l’image populaire de plus grand ossuaire du monde qui leur colle à la peau.

Un moment d’histoire d’abord, à 20 mètres sous terre, en découvrant les carrières de Paris, dans lesquelles ont été déplacés les restes de 6 millions de Parisien·nes.

Des kilomètres de galerie creusés pour fournir les pierres que l’on retrouve sur les monuments parisiens les plus célèbres. L’anarchie de ces carrières, creusées des siècles sans vision globale, amena à plusieurs effondrement de rue…

Après ces explications, nous découvrons la problématique de la gestion des corps des habitant·es décédé·es dans une ville comme Paris. Les problèmes sanitaires immenses causés par le cimetière des Innocents, au cœur des halles, étaient posés de longue date. C’est ce qui a mené, à la fin du XVIIIe siècle, à la décision de sa fermeture et à la transformation des anciennes carrières en cimetière géant.

Au-delà de ces éléments souvent méconnus, le parcours, car c’est un cheminement, nous amène à réfléchir autour de la mort et de la sépulture. Comment respecter l’individu dans un charnier collectif ? Comment permettre aux familles, aux proches de se recueillir si iels le souhaitent ? Qui enterre-t-on en temps de guerre civile ? Quel traitement entre les puissant·es et le peuple ? Autant de questions qui se posent durant le 1,7 km de visite. Les réponses sont à découvrir dans le XIVe arrondissement… ■

Antoine Chauvel

La riposte en direct

C’est au son de « silence radio pour les fachos » que nous avons rejoint le théâtre de la Divine Comédie. Drôle d’entrée en matière quand on sait que nous allons assister à l’enregistrement de La Riposte, émission du chroniqueur Akim Omiri qui n’est pas vraiment connu pour ses prises de position fascistes. Une poignée de manifestant·es de l’association Nous vivrons, créée au lendemain du 7 octobre, était là pour enfoncer un peu plus le clou de l’inversion des valeurs. Étrange sensation tout de même de se retrouver de l’autre côté du mégaphone. Bref, une fois entré·es dans le théâtre, c’était parti pour une grosse heure d’enregistrement. La plume acérée d’Akim et de ses co-auteurices décortique les infos de la semaine. C’est drôle, acerbe, parfois choquant et souvent politiquement incorrect. Tout ce qu’on aime ! Attention tout de même, l’exposition répétée à des enregistrements directement issus de médias de droite et d’extrême droite peut heurter la sensibilité des plus engagé·es ! Mais heureusement, l’analyse sarcastique qui en est aussitôt faite ne laisse pas de doute sur le fait qu’on ne s’est pas trompé de radio. L’émission est aussi ponctuée d’interventions de chroniqueuses et chroniqueurs qui viennent traiter des sujets d’actualité ou de société. Entre le stand-up et le seul en scène, le temps passe vite et on assiste à un vrai spectacle. S’immiscer dans l’envers du décor de l’enregistrement d’une émission de radio est aussi une expérience en soi. Il y a ce que tout le monde peut entendre en podcastant l’émission… et il y a tout le reste qui ne sera jamais diffusé et qui crée une certaine intimité avec le public. Le petit plaisir coupable de pouvoir dire :« Moi j’y étais ! » ■

Julie Couprie

Tout sur Luchino Visconti

Les Éditions Gremese viennent de publier un abécédaire sur Luchino Visconti (1906 – 1976) intitulé Tout sur Luchino Visconti sous la direction de Jean A. Gili et Piero Spila. Cette édition franco-italienne avait déjà sorti un ouvrage du même ordre sur Pier Paolo Pasolini. Mais revenons à Visconti, aristocrate milanais tout en étant membre du Parti communiste italien (PCI). Après avoir été l’assistant de Jean Renoir dans les années 1930 en France, il signe avec Les Amants diaboliques, en 1942 son premier long métrage et probablement aussi l’acte de naissance du néo-réalisme, style où on le retrouve pour La Terre tremble en 1948 et Bellisima, en 1951 et aussi, dans une certaine mesure, dans Rocco et ses frères, en 1961. Mais Visconti avait aussi le don de la fresque historique dès Senso, en 1954 ou Le Guépard, en 1963, deux films assez uniques dans le cinéma italien puisque abordant le thème du Risorgimento et de l’unité italienne, peu présent par ailleurs. Sa carrière s’oriente ensuite vers des films montrant la décadence d’un vieux monde avec des films tels que Les Damnés (1969, sur la montée du nazisme), Mort à Venise (1971) et Ludwig, ou le crépuscule des dieux (1972). C’est de tout cela dont parle avec force détails le livre, et plus encore, notamment de ses mises en scène pour l’opéra par des spécialistes du cinéma italien. ■

Olivier Sillam

Tout sur Luchino Visconti, publié pour Gremese en France par les Éditions de Grenelle, Paris, 2026.

Robert Capa : Capteur d’Histoire

Il y a des métiers qui s’inscrivent naturellement dans la continuité d’un engagement. Ce que l’on fait devient indissociable de ce que l’on est. C’est ainsi que l’on perçoit la vie de Robert Capa au travers de l’exposition qui lui est dédiée actuellement au Musée de la Libération de Paris.

Le photographe naît en 1913 à Budapest dans une famille juive, sous le nom d’Endre Ernö Friedmann. Il s’engage très jeune dans le militantisme antifasciste, se fait arrêter, est contraint de quitter son pays. Le journalisme s’impose à lui. La photographie devient sa passion, l’objectif tourné vers les conflits politiques qui bouleversent le monde. Il devient Robert Capa, capteur d’instants fugaces qui font l’histoire.

Sa particularité : la proximité. Selon lui, si une photo n’est pas bonne, c’est que l’on n’est pas assez près. Cela donne des clichés uniques, au cœur de l’émotion.

Au fil des images en noir et blanc, c’est une question très actuelle qui nous anime : où s’arrête le rôle du témoin face à l’horreur ? Montrer est-il compatible avec agir ? Pour Robert Capa, c’était une évidence : il vivait la photographie dans l’action et en interaction. Le documentaire sur la libération de Paris accompagnant l’exposition permet de le comprendre. On y voit le photographe en mouvement constant, prenant des risques, se glissant au cœur de la scène, cueillant l’image au vol. On s’amuse de ce jeu de regards croisés qui le place tantôt derrière, tantôt devant l’objectif, à la fois auteur, acteur et sujet.

Robert Capa savait être là où il faut et choisir le bon angle, dans la photo comme dans la vie : un point de vue résolument antifasciste. ■

Héléna Cadiet

Robert Capa. Photographe de guerre. Musée de la Libération de Paris jusqu’au 20 décembre 2026.

 Danse : saisissante Rebecca Journo

Il est des spectacles vivants qui vous marquent incroyablement. Les pièces de la chorégraphe Rebecca Journo sont de ceux-là. Sur le moment, par ce qu’elles vous donnent à voir et la conscience très claire d’assister à une performance hors de tout ce que vous avez pu voir jusqu’à présent. Mais aussi longtemps, très longtemps après, par les traces qu’elles laissent dans la mémoire sensorielle. À la convocation de leurs souvenirs, reviennent des images, des sons, des résonances physiques, les émotions dans lesquelles elles vous ont plongé·es sur le moment.

Parce qu’il s’agit bien d’un plongeon.

Les œuvres de Rebecca Journo et de ses complices, Véronique Lemonnier et le créateur sonore Mathieu Bonnafous, vous saisissent tout entier·e et vous entraînent sans sas de décompression dans un univers singulier. Sujets à l’origine des pièces (stéréotypes de genre pour le diptyque formé par les deux solos L’Épouse, 2018, et La Ménagère, 2019, lien entre mouvement et photographie pour Portrait, 2022, symbolique de la pieuvre au Japon avec Les amours de la pieuvre, 2024, ou représentation d’une femme insecte carbonisant sous le soleil de Provence, Canicular, 2024), scénographie inventive, monde sonore produit en direct, y compris par le geste, écriture chorégraphique et mise en mouvement très personnelles, participent chacun, et ensemble de manière décuplée, à l’intensité des créations et de l’expérience qu’elles font vivre aux spectateurs et spectatrices.

S’il vous est donné de croiser le chemin de cette artiste, foncez ! ■

Valérie Soumaille

Auteur/autrice