Politiser les canicules – ENTRETIEN AVEC Christophe Cassou

Nous avons interrogé Christophe Cassou, climatologue, directeur de recherche au CNRS et auteur des 6e et 7e rapports du Giec, spécialisé dans l’étude du réchauffement climatique. En cette fin d’été caniculaire, nous partageons sa lassitude et sa colère face à la « répétition » des alertes et aux décalages entre les discours et les décisions des politiques. Pire, certaines politiques publiques prises encore récemment ralentissent la transformation écologique, sapent même cette dynamique et actent, au final, des risques et des vulnérabilités aggravées.

► Tu as parlé de politiser les canicules ? Quel sens donnes-tu à cette formule ?

C’est d’abord pointer la responsabilité de l’inaction passée et de l’impréparation. Ce n’est pas une fatalité. Cela correspond à des choix politiques, à des verrouillages dans des trajectoires ou modes de développement passés. Impréparation et inaction doivent être traitées comme des symptômes d’un système défaillant. Ils s’expliquent par un triple déni : déni de gravité des effets du carbone fossile, déni de notre vulnérabilité avec l’illusion que l’on pourrait s’adapter à un climat qui change vite, et déni de responsabilité. Il s’agit de pointer les défaillances de l’État et des gouvernements successifs, ainsi que l’inadéquation structurelle dans les processus d’accès à la décision et de prise de décision qui ont conduit à cette situation menaçante. Politiser les canicules, c’est proposer un projet sociétal qui intègre la contrainte climatique avec laquelle on ne peut pas négocier, c’est faire de la décarbonation obligatoire une opportunité pour s’engager dans un monde plus sûr d’un point de vue sanitaire, alimentaire, économique et social, un monde plus juste, éthique et solidaire. Le changement climatique n’est pas un problème physique, technique, c’est un enjeu politique au sens de vivre ensemble, de relation aux communs (eau, énergie, etc.) et aux vivants (écosystèmes terrestres et marins) qui conditionnent notre habitabilité. Je reprends une conclusion du rapport du Giec : « Viser un monde durable et résilient au changement climatique implique des changements fondamentaux dans le fonctionnement de la société, des modes de vie, des valeurs sous-jacentes, des visions du monde, des idéologies des structures sociales, des systèmes politiques et économiques, des relations au pouvoir. » Avec comme objectif : plus de bien-être pour toutes et tous, dans le cadre contraint d’une production finie et non pas sur l’hypothèse désincarnée et

suicidaire de production infinie. Le modèle agricole actuel, par exemple, qui vise à toujours plus de rendement en appauvrissant les sols, est voué à l’échec car il requiert une utilisation toujours plus grande d’engrais, de pesticides qui conduit à un environnement dégradé et à une menace pour la santé planétaire menant à des pertes et dommages irréversibles. Les changements doivent être profonds et rapides et ce, tout au long de la chaine de valeur agricole : des rendements aux échanges commerciaux, des filières à notre alimentation, avec une valeur donnée à la préservation du vivant (sols, haies, oiseaux, cours d’eau etc.) qui assurent notre habitabilité. Il s’agit d’un changement systémique et radical mais qui est possible ! Les leviers d’action existent.

► Comment concilier adaptation rapide pour répondre à l’urgence et atténuation ?

L’adaptation est impossible sans atténuation. On ne peut pas s’adapter à des niveaux de réchauffement élevé, il existe des limites physiologiques, des limites dures non négociables, celles du vivant en particulier. Cette année, ces limites ont été franchies pour de nombreux écosystèmes terrestres (forêts, prairies…) avec une mortalité massive de certaines espèces, l’ensemble se matérialisant par des incendies, des pertes agricoles records des ressources halieutiques en tension, etc. Si l’on continue, l’été 2026 deviendra banal vers 2070 ! Et les étés chauds auront des températures proches de 50 degrés.

C’est une illusion de penser à l’adaptation si on ne décarbone pas. Chaque tonne de CO2 évitée compte pour limiter l’ampleur des dégâts futurs. On sera confronté aux solutions d’urgence, surtout aux plus mauvaises et aux plus chères qui ne couvriront pas tous les risques, laissant les plus vulnérables sur le carreau.

En plus, une bonne adaptation est généralement bonne pour l’atténuation car elle impose de revoir un système émetteur en carbone. Je reviens à l’agriculture car c’est un champ dans lequel des politiques d’adaptation sont bonnes pour l’atténuation. Il y a une vraie synergie entre les deux : une agriculture résiliente aux changements climatiques est une agriculture sobre en eau et en émission de carbone qui de plus serait meilleure pour la santé planétaire. Pour le bâti : mieux isoler pour se protéger des chaleurs extrêmes et des fraicheurs hivernales, c’est aussi dépenser moins d’énergie et au final de carbone, avec plus de bien-être et moins de problèmes de santé. Coupler l’isolation à une pompe à chaleur et à d’autres leviers (végétalisation etc.) est une combinaison à promouvoir, par exemple. La seule climatisation généralisée est considérée comme de la mal-adaptation. Énergivore et inefficace à partir d’un certain seuil de température, elle crée une vulnérabilité supplémentaire par un sentiment de fausse sécurité, elle est une source d’inégalités croissantes, tout en chauffant l’extérieur.

Il faut climatiser les zones où vivent les populations les plus vulnérables (Ephad, hôpitaux, certaines écoles, etc.), mais cela ne doit pas nous détourner des efforts de rénovation et de construction de bâtiments bas-carbone. Il y a déjà des expérimentations pour éviter de passer les seuils de température dangereux pour la santé, des leviers low-tech, très efficaces et bas-carbone et réalisables dans l’urgence : fabriquer de l’ombre, limiter les entrées de chaleur… Il faut gérer le court-terme en incluant le long-terme. Sinon le court terme deviendra vite ingérable. Notre attention doit porter sur les solutions systémiques et sur la nécessaire adaptation structurelle : gestion de l’eau, préparation des systèmes de santé aux vagues de chaleur…

► Comment garantir un droit à la fraîcheur à égalité ?

Le droit à la fraicheur est un véritable droit mais le contexte le rend de plus en plus inatteignable. Il faudrait au plus vite mettre en place des filières nécessaires à une rénovation du bâti et une politique cohérente du premier maillon de la chaine jusqu’au dernier. Or la puissance publique a tendance à raisonner en silo et en mode gestion des crises climatiques : secteurs, institutions , disciplines cloisonnés là où il faudrait une approche transversale et systémique. Ce qui manque, c’est une vision, un chemin, qui remplace l’empilement de mesurettes. Ce n’est ni zéro viande, ni zéro clim, ni simplement un problème de nucléaire ou d’éoliennes. C’est un projet de société, qui suppose des stratégies d’investissements énergétiques, agricoles, industrielles ambitieuses, des choix de réorientation budgétaire, une redistribution claire, éthique et juste des efforts et des bénéfices. Le tout décidé démocratiquement, en transparence, en respectant les pays du Sud dont on pille aujourd’hui les ressources..

► Tu n’utilises pas le mot de décroissance pour définir le projet de société que tu esquisses ?

Ce mot est un chiffon rouge. J’ai l’habitude de demander aux gens : dans quel monde voudriez-vous vivre en rappelant les contours non négociables (décarbonation etc.), et quelles valeurs comme piliers du vivre-ensemble, qu’on le qualifie de décroissant ou pas. L’essentiel est de l’implémenter. Faire émerger ces dynamiques de construction alternative est difficile aujourd’hui face aux stratégies d’obstruction qui visent à saper la transformation sociétale via la manipulation de l’information, qui instaure du doute et caricature pour mieux cliver. Nous n’avons pas le choix : intégrer la contrainte climatique, celle de ressources limitées, pour travailler à un véritable projet de transformation. Et cela même la gauche la plus à gauche n’est pas tout à fait au point là-dessus. ■

Propos recueillis par Sophie Zafari

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