- Afroditi Maravelaki enseigne depuis 25 ans en Belgique où elle forme les futur·es enseignant·es. Déléguée syndicale de la Centrale générale des services publics enseignement, elle participe activement à Namur à la lutte en cours des enseignant·es belges.
► Peux-tu revenir sur le contexte dans lequel le mouvement enseignant de 2025-2026 a émergé ?
Historiquement, la Belgique a connu un grand mouvement de luttes, dans les années 1990 contre la néolibéralisation de l’école. Les enseignant·es ont beaucoup résisté, mais ont perdu. Le contrecoup de cette défaite a été une forme d’attentisme, qui a permis depuis les années 2000 une multiplication de contre-réformes qui ont fragilisé l’école et dans le même temps l’ont dépolitisée et soumise à une gouvernance autoritaire. En 2014, face à la crise manifeste du système scolaire, le ministère de la fédération de Wallonie Bruxelles[^1] a travaillé davantage avec les universités, les organisations syndicales des enseignant·es, les parents, les associations etc. Il a produit une réforme ambitieuse, mise en place progressivement depuis la rentrée scolaire 2017-2018, le pacte d’excellence. Si des points étaient contestés, notamment sur l’évaluation des enseignant·es, il y avait aussi des points positifs, avec un développement de l’inclusion, et l’allongement du tronc commun jusqu’à 15 ans. C’était un acquis syndical, puisque retarder la sélection, c’est réduire les inégalités face à l’école.
À partir de 2025, on a connu un basculement politique : une coalition de la droite dure gouvernait au fédéral, avec les nationalistes flamands du N-VA, au niveau de la région wallonne et de la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB), et pour la première fois, une alliance majoritaire de droite, Mouvement réformateur (MR) –
Les Engagés, arrive au pouvoir. Ces partis, sous couvert d’austérité, adoptent une politique idéologique de démantèlement structurel des services publics et du système d’enseignement public. Ils ont remis en cause les aspects positifs du pacte d’excellence mais maintenu ses dispositions contestées. Surtout, deux séries de réformes, les décrets programme un et deux, ont cristallisé les tensions. Le premier touchait l’école professionnelle, qualifiante, en fermant de fait toutes les options considérées comme non rentables. Le second remettait en cause le statut de fonctionnaire pour passer les enseignant·es vers des CDI, de droit privé. Il prévoyait que les enseignant·es du secondaire supérieur[^2] voient leur service passer de 20h à 22h sans contrepartie, des restrictions aux congés maladie, une hausse des frais d’inscription pour les étudiant·es. Ce sont ces mesures qui ont déclenché la contestation.
► Comment et par qui a été mené le mouvement ?
Face aux projets gouvernementaux, dès le printemps 2025, les syndicats, notamment la Confédération des syndicats chrétiens (CSC) et la Centrale générale des services publics (CGSP), membre de la Fédération générale du travail de Belgique (FGTB), se sont mobilisés et ont appelé à des journées de grève, sporadiques mais réussies, allant jusqu’à 100 000 manifestant·es à Bruxelles en janvier 2026. Toutefois le gouvernement, contrairement aux usages de la démocratie sociale, a refusé de négocier sur les textes. En mars 2026, face à un ralentissement du mouvement et au défaut d’initiatives stratégiques des directions syndicales, des assemblées auto-organisées ont commencé à se structurer. Elles comprennent des syndicalistes mais ont la particularité de rassembler bien au-delà. À Bruxelles, un mouvement qui se revendiquait apolitique et spontané a émergé, mais aussi à Liège, où les assemblées étaient davantage appelées par des courants combatifs et organisés du syndicalisme. En l’absence de consigne des centrales, ces deux pôles ont travaillé en parallèle et en osmose, pour former un mouvement vivant, assez radical dans ses revendications, qui s’est structuré et a élevé le niveau de mobilisation, élargie à d’autres villes comme Namur ou Charleroi. Au lendemain des vacances de Pâques, une dynamique nouvelle, horizontale, a vu le jour avec des formes de lutte renouvelées, imposant la grève autour de piquets, produisant du matériel créatif, établissant la jonction locale entre les établissements via des boucles de messagerie spontanément mises en place, à l’aide de QR codes dans les manifs, d’appels à la grève et d’appels assumés à la convergence avec la jeunesse. Et ce, malgré l’approche de la fin de l’année et des examens, présentés souvent comme des échéances rendant impossibles les luttes.
► Quel a été l’impact de ce renouveau et quelles sont les perspectives du mouvement ?
Le 4 juin, jour du vote sur le décret programme, les organisations syndicales avaient appelé à manifester devant le ministère. Cela a été une grande réussite car, de façon spontanée nous avons été rejoint·es par de très nombreux·ses étudiant·es et lycéen·nes. Ce mouvement de solidarité d’en bas n’était pas très organisé, et venait surtout en fait des écoles des grandes villes.
Le pouvoir a choisi de mettre en place une répression jamais vue de mémoire militante contre la jeunesse avec des provocations multiples contre les cortèges et des jeunes, surtout racisé·es, de 14-15 ans arrêté·es et tabassé·es, ce qui a eu pour effet de radicaliser de nombreux·es enseignant·es. Face à la violence, nos syndicats ont proposé que les élèves retournent dans les écoles, pour qu’on organise des grèves et des occupations. Si les vacances ont imposé une parenthèse, la prise de conscience dans la lutte a énormément progressé et le mouvement a montré qu’on peut tout mettre en question, y compris les examens, lorsque le mouvement est uni sur ses objectifs et trouve l’appui de la société.
Le gouvernement régional a déjà reculé sur la fin du statut mais maintient les 2h supplémentaires de service, et donc la suppression de 1 300 postes. En conséquence, la coordination est restée vivante durant les vacances et dès la rentrée, le 24 août, des assemblées générales se sont tenues avec une réelle volonté de continuer à lutter pour le retrait du décret, si possible en convergence avec d’autres secteurs des services publics attaqués par le gouvernement. Le 10 septembre, une grève et une grande manifestation syndicale pour l’enseignement aura lieu à Bruxelles, tandis que le 16 c’est une manifestation étudiante qui est programmée, contre la hausse du minerval[^3]. ■
- L’enseignement francophone est une compétence communautaire qui inclut la Région Bruxelles-Capitale et la Région Wallonne. Comme il n’a pas de fiscalité propre, son financement dépend du fédéral.
- L’équivalent du lycée en France.
- Nom donné aux frais d’inscription.
