■ PAR Adrien Martinez, Manon Pilloy et Céline Sierra
Les annonces du ministère de l’Éducation nationale pour la rentrée ne sont qu’un rideau de fumée pour masquer l’absence d’ambition et de moyens pour l’école et les élèves.Les questionnaires sur les violences et la répression des familles en sont deux exemples.
Entre organisation structurelle du manque de moyens, réorientations des finalités et réassignations des métiers, le libéralisme austéritaire et autoritaire à l’École a conduit à ce que l’institution scolaire ne soit plus en capacité de mener à bien ses missions. Et lorsque le réel surgit, y compris de façon dramatique, le ministère n’a plus qu’un recours : faire des annonces visant au mieux la mesure des phénomènes, sans jamais envisager d’y apporter une réponse allant dans le sens du commun. Deux exemples en cette rentrée viennent étayer cette démission mortifère de l’institution.
Une protection des enfants contre les violences sexistes et sexuelles de façade
Protéger est l’une des quatre missions de l’école avancée par le ministre de l’Éducation nationale Édouard Geffray pour cette rentrée. Selon lui, protéger les enfants contre les violences sexistes et sexuelles qu’elles et ils subissent passe par un questionnaire papier ou numérique présenté annuellement aux élèves en novembre, à la même période que le questionnaire harcèlement.
Si l’on ne peut qu’être d’accord sur la nécessité de permettre la libération de la parole des enfants victimes, on peut par contre s’inquiéter de la manière choisie. Il est inscrit dans le guide de passation qu’un·e enseignant·e et un personnel de santé scolaire sont nécessaires pour faire passer le questionnaire à une classe. Au regard du nombre de personnels de santé, c’est parfaitement impossible. De plus, le questionnaire proposé sera anonyme, sauf si l’élève souhaite se nommer. De ce fait, si une victime prend la parole sans donner son nom, les personnels de l’éducation nationale ne pourront l’aider qu’en brisant la volonté d’anonymat.
La libération de la parole par l’écrit pourrait être une possibilité offerte à celleux qui peuvent s’en saisir, mais elle doit permettre une prise en charge dans de bonnes conditions. Dans celles proposées par le ministère, le risque de ne pas pouvoir le faire et de laisser la victime seule est très important.
Permettre aux victimes de parler, c’est leur offrir un espace avec un personnel formé au recueil de la parole, qui saura s’entourer et signaler les violences pour protéger au plus vite l’enfant. Les délais légaux imposés par l’article 40 du code pénal sont clairs : « Toute autorité constituée, tout officier public ou fonctionnaire qui, dans l’exercice de ses fonctions, acquiert la connaissance d’un crime ou d’un délit, est tenu d’en donner avis sans délai au procureur de la République. » La réponse ministérielle à la nécessité impérieuse de venir en aide aux enfants victimes de VSS n’est pas à la hauteur des enjeux. Pourtant, le ministre l’a dit à plusieurs reprises, les résultats devraient être « sismiques » puisque les données partagées font état de 160 000 enfants victimes par an. Une réponse à la hauteur serait, dans les plus brefs délais, une formation au recueil de la parole de l’ensemble des personnels de l’EN. En effet, les victimes ne choisissent pas toujours la personne formée comme personne de confiance. Il faut une accélération des créations de postes de personnels de la santé scolaire et des psychologues de l’EN. Les 300 postes en santé scolaire (infirmier·es et assistantes sociales) créés cette année sont une goutte d’eau par rapport aux besoins quotidiens dans l’ensemble des écoles et des établissements.
Le questionnaire ministériel relève d’un effet d’annonce. Sans dispositif approprié de libération de la parole et sans moyens dans l’Éducation nationale, dans les services de justice, de police, de protection des mineur·es et de santé, pour prendre en charge les victimes, le risque est surtout de créer une souffrance supplémentaire pour elleux.
Les rapports école-familles sous le prisme du répressif
Selon l’enquête système d’information et de vigilance sur la sécurité scolaire (Sivis) 2022-2023 de la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (Depp), malgré la montée des tensions école-familles, les incidents graves restent rares : 84 % des écoles n’en déclarent aucun, 44 % impliquent des familles et les faits relèvent surtout d’insultes ou de menaces, les violences physiques ne représentant que 30 % de ces cas. La majorité des auteurices dans les familles sont des hommes et la majorité des victimes sont des enseignantes. Même rares, ces situations reproduisent les dynamiques systémiques des violences de genre.
Face à ces constats, le ministère met en avant deux outils : le décret de protection de la communauté éducative et la charte École-Familles. Alors que la charte adopte une posture qui ignore les inégalités sociales et les malentendus, le décret, lui, donne la possibilité de changer d’établissement ou d’école un élève lorsque le comportement d’un des membres de sa famille « compromet gravement » l’école. En écartant l’inspecteurice de l’EN, pourtant responsable de la protection des personnels, de la chaîne hiérarchique et en laissant les directions d’école seules face à des décisions lourdes d’exclusion, le texte s’inscrit dans une logique disciplinaire qui fragilise les personnels et néglige la protection des enfants. Un parent violent envers une enseignante peut l’être également envers son enfant : éloigner sans prise en charge revient à abandonner nos missions de protection. Ce décret préfère ainsi une gestion autoritaire qui ne traite ni les causes des tensions ni les risques réels, à une réponse protectrice.
Pourtant, du côté de l’école, on observe une confrontation des enseignant·es à des situations éducatives de plus en plus diverses, qui implique la prise en compte d’éléments ne relevant pas strictement du champ scolaire. Mais le manque de temps, l’absence de formation et la pression des résultats, notamment ceux des évaluations standardisées, entravent la manière dont les personnels entrent en relation avec les familles. Et trop souvent, cela peut se traduire par des sommations, une moralisation des comportements ou des formes de violence symbolique (ethnicisation, hétérocentrisme…).
Du côté des familles, l’injonction aux résultats pèse encore plus lourd et produit des situations de souffrance face à une école qui trie plus qu’elle ne vise les apprentissages pour toutes et tous. Dans la dernière circulaire de rentrée, la relation école-famille n’est évoquée qu’à propos des élèves en difficulté. Or, pour beaucoup de familles, les échanges avec l’école et ses personnels constituent une « épreuve de dignité ». Les familles de qui l’école est la plus éloignée se pensent responsables des difficultés de leur enfant, trop souvent expliquées par des manquements éducatifs supposés, et se retrouvent ainsi dans des situations d’humiliation. Dans ce contexte, la dignité de chacune est loin d’être protégée.
Alors d’où vient réellement la violence ? Des familles ou d’un système scolaire qui produit lui-même des tensions, des humiliations et des malentendus ? Si l’on veut réellement améliorer le climat scolaire et protéger personnels comme élèves, il devient impératif de reconnaître toutes les familles à égale dignité, sans tri social, sans suspicion. Cela suppose de sortir des logiques disciplinaires et de mettre en place de véritables lieux et temps institutionnalisés de rencontre, ainsi que de la formation, afin de faire vivre une co-éducation qui soit un levier de réussite pour toutes et tous les élèves.■
