Construire les résistances face aux offensives réactionnaires

À l’initiative de la CGT, de la FSU et de Solidaires, les Journées intersyndicales femmes ont une nouvelle fois réuni plusieurs centaines de personnes à Bobigny les 2 et 3 avril 2026.

■ PAR Amandine Cormier

Depuis mars 1997, les Journées inter- syndicales femmes réunissent tous les ans des centaines de militantes (et quelques militants aussi) de la CGT, de la FSU et de Solidaires autour de chercheuses, d’associations, de syndicalistes, sur les questions féministes. Près de 30 ans après, l’enjeu de ces journées est toujours de permettre aux participantes de réfléchir, d’échanger, de s’outiller sur les questions féministes, pour les porter au mieux et les imposer au premier plan dans leurs organisations respectives et au-delà.

Effets des politiques d’austérité sur les femmes

La première matinée était consacrée à la table ronde « Politiques d’austérité, quels impacts sur les femmes ? » avec Christiane Marty, ingénieure chercheuse qui travaille principalement sur l’égalité femmes hommes, les retraites et la fiscalité, Julie Gorrias de la Fondation des femmes et des militantes des trois organisations syndicales. Leurs interventions ont rappelé comment les restrictions budgétaires successives et les politiques d’austérité structurelles, y compris sur les retraites, frappent en premier lieu les femmes, sur les lieux de travail comme dans la société. En effet, les femmes sont majoritaires dans les secteurs les plus touchés par les réductions d’effectifs et le sous-financement des services publics, que ce soit en tant qu’agentes ou usagères.

Selon les résultats d’une enquête de la Fondation des femmes, les choix budgétaires conduisent à protéger moins de femmes victimes de violences en baissant les subventions aux associations.

Les échanges ont montré que derrière des mesures présentées comme neutres se cachent des conséquences profondément inégalitaires. Les discriminations déjà existantes sont renforcées par la réduction des moyens des services publics, la précarisation de l’emploi, le recul de la protection sociale ou la dégradation des conditions de travail. Pour les organisations syndicales, la bataille pour l’égalité professionnelle est donc indissociable du combat contre l’austérité.

« Démasculiniser l’histoire »

Les récits historiques dominants ont invisibilisé les femmes, mettant en avant les « grands hommes ». Les historiennes Ludivine Bantigny, Julie Verlaine et Sylvia Serbin ont mis en lumière la manière dont la construction de l’histoire « officielle » a longtemps marginalisé les femmes, qu’il s’agisse des mouvements sociaux, des luttes ouvrières ou des grandes transformations politiques.

Cette question est aussi syndicale. Pour nos organisations, redonner leur place aux travailleuses dans l’histoire des conquêtes sociales permet aussi de mieux comprendre les rapports de pouvoir qui structurent encore aujourd’hui le monde du travail. Les débats ont souligné l’importance de transmettre les mémoires des luttes féministes et syndicales, afin de renforcer la conscience collective et de nourrir les mobilisations actuelles.

Femmes et migrations : des parcours de combattantes

Cette table ronde a été le moment fort de ces journées. Y sont intervenues Hema Sibi, directrice de l’association Cap International, Anita Ahebwa et Damari Atwiine de l’association Les lesbiennes dépassent les frontières, Ferten Djendoubi, juriste et Cathrine Wihtol de Wenden, docteure en science politique.

Le sujet des femmes migrantes a été assez peu étudié alors qu’elles sont aujourd’hui aussi nombreuses que les hommes. Notamment parce qu’elles sont beaucoup moins visibles du fait des métiers qu’elles exercent qui « ne se voient pas », métiers du care ou de la confection par exemple, pendant que les hommes sont souvent dans des secteurs plus visibles, comme la construction ou les travaux publics.

Les témoignages et analyses ont mis en évidence la multiplicité des violences auxquelles les migrantes sont confrontées : violences administratives, précarité économique, discriminations racistes et sexistes, difficultés d’accès aux droits ou à l’emploi, prostitution qui transforment leur parcours en véritable combat.

En Europe, 70 % des femmes en situation de prostitution sont des femmes migrantes. En France, elles représentent près de 93 % des 40 000 personnes prostituées et de nombreuses femmes victimes de traite à des fins d’exploitation sexuelle sont des femmes migrantes issues d’Afrique subsaharienne, de Chine, du Vietnam et d’Amérique latine.

Les témoignages d’Anita Ahebwa et de Damari Atwiine ont ému toutes les participantes. Menacées et persécutées parce que lesbiennes, elles ont été obligées de quitter leur pays d’origine, l’Ouganda. « Notre parcours de vie est marqué par la douleur, la peur et l’insécurité et l’incertitude ».

Leur association est un réseau de solidarité avec les lesbiennes demandeuses d’asile et réfugiées proposant notamment un hébergement, un accompagnement dans les démarches administratives, un soutien  psychologique, etc.

Comment l’extrême droite organise le backslash contre les femmes

Ces journées intersyndicales femmes se sont terminées par une table ronde d’analyse des offensives réactionnaires contre les droits des femmes. Les intervenantes, Pauline Ferrari, journaliste indépendante, spécialiste des nouvelles technologies, des questions de genre et des cultures web et Violaine de Filippis Abate, avocate et chroniqueuse, ont dévoilé les stratégies de l’extrême droite, en France comme à l’international, pour remettre en cause les acquis féministes. Pauline Ferrari s’est focalisée sur la présence accrue des mouvements masculinistes et des discours antiféministes sur les réseaux sociaux. Derrière des discours parfois modernisés ou prétendument protecteurs se cache souvent la volonté de réaffirmer des rôles sociaux traditionnels, de restreindre les libertés individuelles ou de fragiliser les politiques d’égalité.

Dans le contexte où les mouvements féministes font face à des campagnes de désinformation, à des violences en ligne et à des tentatives de délégitimation de leurs revendications, il était important d’échanger pendant ces journées intersyndicales femmes. Nous avons ainsi identifié plusieurs pistes de résistance : le renforcement de l’éducation populaire, le développement des solidarités interprofessionnelles, la construc- tion d’alliances avec les associations féministes et la lutte déterminée contre toutes les formes de discriminations.

Au-delà de la richesse des interventions, les Journées intersyndicales femmes demeurent avant tout un espace de rencontre. Militantes expérimentées et nouvelles syndicalistes y confrontent leurs expériences de terrain, partagent leurs outils et construisent des réseaux de solidarité qui se prolongent bien au-delà de ces deux journées.

Rendez-vous en 2027 pour les 30 ans des Journées intersyndicales femmes ! ■

Vous pouvez retrouver les enregistrements des tables rondes ici : https://intersyndicalesfemmes2025.lepodcast.fr/

Auteur/autrice