La baisse de la démographie, en France, se traduit par une baisse des effectifs à venir. Contrairement aux objectifs du gouvernement, qui veut en profiter pour fermer des classes, il faut saisir cette occasion pour améliorer les conditions d’enseignement pour les personnels et les élèves.
■ PAR Adrien Martinez
Depuis maintenant près de dix ans, la France connaît une forte baisse de la natalité, accentuée ces dernières années. Dans la première moitié des années 2010, plus de 810 000 enfants naissaient chaque année. En 2023, il n’y avait plus que 680 000 naissances, soit une baisse de 16 %.
Cette baisse a déjà impacté les effectifs scolaires. Ainsi le premier degré accueillait 6,25 millions d’élèves à la rentrée 2024, soit 8 % de moins (-517 000) qu’au pic de scolarisation en 2015. Dans le secondaire, le pic a lui été atteint en 2023 avec 5,65 millions d’élèves. À la rentrée 2026, les collèges et lycées devraient accueillir 80 000 élèves de moins.
Cet état de fait nouveau a conduit la puissance publique à estimer l’évolution des effectifs à l’horizon 2035. Selon la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (Depp)^1, une baisse de 14,2 % de la population scolaire est à prévoir. Le premier degré compterait 933 000 élèves de moins (-15,2 %) qu’aujourd’hui (1,55 million de moins qu’au pic de 2015). Le second degré verrait une baisse de 743 800 élèves (-13,2 %).
Mais la description de cette baisse générale masque des situations très inégales selon les territoires.
Ainsi dans le premier degré, quatre académies (Paris, Martinique, Nancy-Metz, Lille) perdraient plus d’un cinquième de leurs élèves. Dans le second degré, près de la moitié des académies (Martinique, Lille, Reims, Nancy-Metz, Dijon, Besançon, Paris, Guadeloupe, Normandie, Poitiers, Limoges) et plus de la moitié des départements connaîtraient une diminution de plus d’un élève sur six.

Évolution des effectifs d’élèves des premier et second degrés à horizon 2035 selon différents scénarios. données DEPP
Mais certains territoires sont nettement moins impactés par la baisse démographique. Dans le second degré, les académies de Bordeaux, Strasbourg, Grenoble, Corse, Aix-Marseille, La Réunion, Nice, Versailles et Créteil auraient, d’ici à 2035, une baisse d’effectifs plus limitée qu’au niveau national, alors que la Guyane et Mayotte verraient leurs effectifs progresser. Dans le premier degré, 13 académies connaîtraient une baisse inférieure à 15 % (Aix-Marseille, Besançon, Bordeaux, Corse, Créteil, Grenoble, Mayotte, Nantes, Nice, Rennes, La Réunion, Toulouse, Versailles).
À ces disparités géographiques s’ajoutent des conséquences inégales entre le public et le privé. Une note de l’Institut des politiques publiques^2 (IPP) indique que, face à la situation de baisse démographique de ces dernières années, dans les grandes métropoles, « le privé maintient globalement ses effectifs, tandis que le public absorbe l’essentiel de la baisse, ce qui augmente mécaniquement la part du privé ». Si la dynamique persiste, « la part de l’enseignement privé progressera fortement dans les grandes villes au cours de la prochaine décennie accentuant sensiblement la ségrégation sociale entre les établissements scolaires. »

Évolution décennale 2025-2035 des effectifs d’élèves du premier degré, par département. données DEPP
Logique austéritaire transformation de l’école
Ces perspectives ont évidemment alimenté le débat public. Deux orientations se dessinent. La première vise à profiter de cette baisse démographique pour réduire drastiquement les dépenses publiques en éducation. Ainsi, les inspections générales de l’Éducation nationale et des finances^3, dès 2024, considèrent que « les perspectives démographiques à court et moyen termes peuvent en effet justifier une réduction des moyens d’enseignement nécessaires, à politique éducative constante ». Trois scénarios sont exposés. Le premier vise à identifier des niveaux, des écoles et des établissements considérés comme « sur-dotés » au vu de leur nombre d’élèves par classe. 600 classes de primaire pourraient être supprimées, entre 1 000 et 1 450 classes au collège, et une réduction sévère des options, des spécialités et des dédoublements se profile au lycée. Le deuxième scénario envisage une hausse des seuils pour les classes dédoublées en éducation prioritaire, ce qui permettrait la suppression de 117 classes (seuil à 13) jusqu’à 2 359 classes (seuil à 17). Le troisième scénario consiste à adapter le maillage territorial des écoles et des établissements à la norme du nombre d’élèves par établissement au niveau national, avec une prise en compte du temps de trajet (qui ne doit pas excéder vingt minutes). Avec cette méthode, il serait possible de fermer près de 2 000 écoles et 33 collèges.
Une autre orientation ambitionne de profiter du contexte démographique pour améliorer un service public d’Éducation marqué par des inégalités d’apprentissage structurelles, renforcées ces dernières années, et des conditions de travail dégradées. C’est bien évidemment le positionnement syndical. C’est aussi celui porté par l’IPP4. Maintenir les effectifs enseignants actuels dans le premier degré équivaudrait à un investissement de 53 000 ETP (équivalents temps plein), allouables à la réduction de la taille des classes pour s’aligner sur les moyennes européennes, au remplacement, à la formation. Cela permettrait aussi de financer la revendication syndicale du 18h+3h pour les professeur·es des écoles, sans réduire le temps d’enseignement (avec plus d’enseignant·es que de classes). L’IPP ajoute un argument économique : l’amélioration de l’effectivité pédagogique aurait un effet économique neuf fois supérieur aux économies réalisées par les suppressions.
Expérimentation carte scolaire
C’est dans ce contexte que le ministère a annoncé le lancement d’une expérimentation pluriannuelle de construction de la carte scolaire dans 18 départements. Celle-ci vise à engager de façon pluriannuelle et à l’échelle des départements une réflexion sur l’allocation des moyens. Sur la base des projections démographiques de 5 à 10 ans, une réflexion sur l’organisation territoriale scolaire doit être engagée. Ce faisant,
l’attribution des moyens scolaires devient centrale dans la politique de recomposition des territoires. Le ministre Édouard Geffray indique vouloir « à partir d’un diagnostic solide, regarder l’offre scolaire comme une question d’aménagement du territoire. »
Les premières remontées laissent entrevoir le schéma de prise de décision suivant : sous l’égide des préfet·es, les élu·es locaux·les sont consulté·es. Les discussions se mènent ensuite dans le cadre des observatoires des dynamiques rurales et territoriales, co-présidés par le ou la préfet·e et l’IA-Dasen. Leur mission est « de penser non seulement l’organisation territoriale mais aussi l’offre scolaire dans un contexte qui doit conduire à rechercher des organisations nouvelles pour répondre au défi de la déprise démographique ». Ces réflexions, menées en marge des instances paritaires, excluent de fait les représensant·es des personnels.
Dans un contexte d’austérité budgétaire décidée au niveau national, il reviendra de fait aux collectivités locales, aux préfet·es en lien avec les services de l’Éducation nationale d’effectuer les choix de fermetures de classes, d’écoles et d’établissements, les regroupements d’écoles sur un territoire, ou écoles-collèges… avec toutes leurs conséquences en termes de temps de déplacement pour les élèves, d’offre périscolaire, mais aussi de dynamique des collectivités locales, et donc de mise en concurrence des territoires. Ce qui pourrait bénéficier à l’enseignement privé, plus à même de maintenir sa présence dans certains territoires. La pénurie décidée nationalement, ses conséquences assumées localement.
Conclusions
Face aux risques que les scénarios les plus austéritaires s’imposent, la bataille budgétaire est centrale. Cela implique de mener campagne pour faire valoir auprès des métiers de l’éducation, mais aussi plus largement dans le débat public, la nécessité de mettre à profit la baisse démographique pour améliorer le service public d’Éducation, en maintenant a minima les postes afin de financer la baisse des effectifs en classe et les revendications de transformation de l’École.
Mais il est important d’inscrire notre réflexion dans une perspective d’aménagement des territoires centrée autour de l’ambition égalitaire et écologique. La feuille de route de l’Alliance écologique et sociale (AES) pour une écologie protectrice ouvre des perspectives qui lient notamment reconversion de l’appareil productif, des services publics de qualité et de proximité, une bifurcation des politiques de transport et un accès à des logements de qualité pour toutes et tous. ■
Notes:
Projections d’effectifs d’élèves dans les premier et second degrés à horizon 2035. Depp, Avril 2026.
« Baisse démographique et dynamiques public-privé : vers une ségrégation scolaire accrue dans les grandes villes ? » Note de l’IPP, mars 2026.
Revue de dépenses – dispositifs en faveur de la jeunesse, IGESR, avril 2024.
Taille des classes et inégalités territoriales : quelle stratégie face à la baisse démographique ? IPP, juin 2025.
