Entretien avec Sbeih Sbeih* – La double oppression des Palestinien·nes

  • Sbeih Sbeih est palestinien, sociologue et chercheur associé à l’Institut de recherches et d’études sur les mondes arabes et musulmans (Irémam).

► La guerre génocidaire, les agressions quotidiennes en Cisjordanie, constituent-elles un moment exceptionnel ou s’agit-il d’un élément lié au colonialisme subi par les Palestinien·nes sur la longue durée ?

Ce sont les deux à la fois : une continuité coloniale mais aussi un moment exceptionnel parce que plus dense surtout pour notre génération qui n’a pas vécu la Nakba. La rupture apparente masque la continuité structurelle d’une longue histoire d’effacement épistémique, de dépossession matérielle et symbolique du peuple palestinien, au cœur du projet colonial, d’abord britannique puis israélien, mis en œuvre depuis un siècle.

► Comment la fragmentation géographique affecte-t-elle le quotidien des Palestinien·nes ?

Les deux caractéristiques coloniales sont la conquête permanente de l’espace et la confiscation du temps. Conquête de l’espace avec l’expansionnisme propre à ce colonialisme de peuplement, les « frontières errantes » qui s’organisent selon la conquête militaire et le bon vouloir de l’occupant. Quand celui-ci estime que l’espace à conquérir est surpeuplé, comme à Gaza, la réponse coloniale c’est le génocide (et auparavant le nettoyage ethnique en 1947 et 1948). Confiscation du temps, c’est l’effacement du colonisé, qui se traduit par une confiscation de son temps : passé, présent, avenir. Ces dynamiques sont instaurées par la violence, quelle qu’en soit la justification.

Le quotidien des Palestinien·nes est marqué par l’incertitude, la douleur, la séparation, les dangers, une vie au jour le jour sous la menace permanente. Difficile, voire impossible, de travailler, de se soigner. Les travailleur·ses sont assassiné·es en passant le mur pour tenter de rejoindre leur lieu de travail. Les taux de mortalité sont très importants, notamment en raison de la vétusté du matériel médical et des transferts (aussi bien sur le plan administratif de dossiers médicaux) impossibles à l’intérieur des territoires. Sur le plan de l’éducation, entre les grèves des enseignants qui ne perçoivent plus de salaire, l’intervention quotidienne de l’armée israélienne qui menace les élèves, rien ne se passe normalement et les enfants ont une vie marquée par la peur permanente.

L’armée intervient jour et nuit pour expulser les Palestinien·nes de leur maison voire pour détruire celles-ci.

Il n’y a guère qu’une petite élite économique palestinienne qui n’est pas affectée économiquement.

On peut parler de double oppression : la condition coloniale articulée avec la répression de l’Autorité palestinienne (AP), dont la fonction principale devient la sécurité d’Israël et qui par ailleurs ne remplit aucune de ses fonctions : éducation, santé…

À cela s’ajoutent les milliers de prisonnier·es, au moins 10 000 – et le sort inconnu de milliers de Gazaoui·es. La famine, les maladies, les humiliations, la torture, les violences sexuelles sont des pratiques structurelles. La peine de mort est déjà appliquée.

► Quels sont les effets du colonialisme sur la scène politique palestinienne où les élections restent difficiles à organiser ?

Lors des élections de 2006, le Hamas a obtenu la majorité absolue au Parlement palestinien. Ce résultat n’a pas été accepté par la « Communauté internationale » : elle suspend sa coopération avec l’AP : c’est le boycott du peuple pour le punir d’avoir « mal voté ».

Les électeur·ices ont exprimé leur rejet de la politique suivie par l’AP et le Fatah. Ils et elles ont condamné leur incapacité à créer des institutions solides, à éradiquer la corruption structurelle, à améliorer la vie quotidienne et une incapacité à s’opposer réellement au colonialisme israélien qui s’accentue au nom de la « paix ».

Depuis, il n’y a eu aucune élection, ce qui arrange le leadership du Fatah – principale organisation de l’OLP – et Mahmoud Abbas qui reste président de l’AP sans popularité.

Il y a par ailleurs répression et élimination des militant·es qui se battent pour des élections et sont critiques de l’AP, comme c’est le cas de Nizar Banat en 2021, qui a succombé à son arrestation dans une zone contrôlée par les Israélien·nes à Hébron.

► Que penser de la stratégie de l’AP ? Quelles dynamiques existent aujourd’hui au sein du Fatah de Mahmoud Abbas ?

Le Fatah n’existe plus. L’ OLP et le Fatah sont des cadavres, l’AP traverse une crise sans précédent. La création d’un État souverain sur les territoires occupés s’avère désormais illusoire, en particulier du fait de la nouvelle géographie coloniale imposée par l’État d’Israël. La Cisjordanie est morcelée par les colonies israéliennes et des centaines de checkpoints ; la bande de Gaza reste sous siège militaire, alors que Jérusalem, entièrement isolée, subit un remplacement organisé de ses résident·es.

Sur fond de déficit budgétaire chronique liés au protocole de Paris et à la rétention systématique des transferts d’impôts par Israël, la contestation contre la dérive autoritaire de l’Autorité et contre la « coordination sécuritaire » de ses dirigeant·es avec l’occupant israélien prend de l’ampleur.

C’est l’histoire qui se répète, comme le dit Marx, la première fois comme tragédie (la promesse britannique autrefois) et la seconde fois comme farce (Oslo). L’AP vend de l’illusion pour légitimer sa présence et sa reproduction, comme lors des récentes élections au Fatah avec la logique de cooptation voire la transmission du pouvoir de père en fils.

Ce projet d’État palestinien qui, dans la réalité, n’a pas de sens, n’est même pas mené avec sérieux.

Les Palestinien·nes ne sont pas dupes mais sont dans l’incapacité de réagir ; le contrôle et la répression y compris par la police de l’AP les en dissuadent. À cela s’ajoute le dispositif de contrôle par la dette et les crédits instaurés par les politiques néolibérales de Salam Fayyad ancien Premier ministre.

► Le Hamas, encore davantage après le 7 octobre, est présenté en Europe comme un mouvement terroriste, mais, a-t-il eu à Gaza des racines populaires ? Qu’en est-il aujourd’hui ?

Le terrorisme est une catégorie politique dont l’emploi vise à diaboliser l’ennemi, de tout temps et partout. Aujourd’hui, en France, cela sert à condamner quelqu’un comme François Burgat chercheur reconnu, accusé d’apologie du terrorisme. Dès lors qu’il y a un fait colonial, il y a résistance et droit à la résistance reconnu par le droit international et ce, y compris par la lutte armée.

Le Hamas a été fondé pendant la première Intifada par des leaders frères musulmans palestiniens pour lutter contre l’occupation israélienne. Il s’agissait de répondre à une critique qu’adressaient les Palestinien·nes aux Frères musulmans, qui limitaient leur action à la question sociale.

1993 et les accords d’Oslo marquent un tournant avec une OLP impliquée dans ce processus qui génère une « réalité virtuelle » : on parle de construction étatique et de développement pour la paix, alors que la dépendance économique se complexifie, non seulement à l’égard de l’économie israélienne, mais aussi des bailleurs de fonds qui deviennent un acteur principal. On parle d’une période « post-conflit » alors que la colonisation s’accélère. Les Palestinien·nes comprennent que c’est une illusion. Le Hamas se construit dans ce contexte et s’enracine dans la population palestinienne. Il bénéficie d’une réelle popularité en raison de sa participation à la résistance à l’occupation, son réseau d’aide sociale et le dévouement de ses cadres. Pour comprendre le rapport des Palestinien·nes au Hamas, il faut déconstruire les stéréotypes et le regard eurocentré, ce qui permettrait d’avoir un discours nuancé. Il semble qu’en ce moment le Hamas affaibli militairement est traversé par des débats qu’on peut schématiser entre une tendance pragmatique vs une tendance drastique. Il a peu de marges de manœuvre, car il est notamment lâché par les régimes arabes qui exercent sur lui une pression importante, sans oublier l’assassinat de ses cadres. ■

Propos recueillis par Sophie Zafari

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