Moyen-Orient, l’instrumentalisation de la question palestinienne

Quelle est la position des principaux régimes régionaux sur la question palestinienne, et plus particulièrement des monarchies du Golfe, de la Turquie et de la République islamique d’Iran ? Tous proclament un soutien à la cause palestinienne, mais quelle est sa réalité ?

Les États-Unis d’Amérique, en collaboration avec l’État d’apartheid d’Israël, ont lancé le 28 février 2026 une nouvelle guerre impérialiste contre l’Iran qui a déstabilisé la région dans son entièreté et causé des répercussions internationales. Le 2 mars, le gouvernement israélien reprenait sa guerre meurtrière contre le Liban avec le soutien politique de Washington^1. En même temps, la guerre génocidaire contre la bande de Gaza, occupée et assiégée par les forces d’occupation israéliennes, se poursuit, avec plus de 922 Palestinien·nes tué·es depuis l’entrée en vigueur, le 10 octobre 2025, du prétendu cessez-le-feu, tandis que la colonisation s’intensifie en Cisjordanie occupée. Sans oublier l’expansion de l’occupation israélienne au sud de la Syrie et les violations quotidiennes des droits humains. Ni en Iran, ni au Liban, ni ailleurs, les États-Unis et leur allié israélien ne cherchent la démocratie et le bien-être des populations locales. Leur but est d’imposer par la violence un nouvel ordre régional dominé par Washington et Tel-Aviv.

Dans ce contexte, si Israël joue le rôle de « chien de garde » des intérêts impérialistes états-uniens au Moyen-Orient et reçoit en contrepartie un soutien indéfectible de Washington, les monarchies du Golfe – comme l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Qatar – sont également des piliers essentiels de l’influence et de la puissance états-unienne dans la région, contribuant à maintenir sa domination mondiale sur les énergies fossiles. Cette alliance transcende l’existence de certaines divergences politiques entre ces monarchies dans leurs relations avec Tel Aviv ou les groupes palestiniens.

Le soutien de Washington à l’État d’Israël et aux monarchies du Golfe est lié à ses intérêts impériaux : l’importance stratégique des ressources pétrolières et gazières de la région, et l’accumulation des capitaux liés à ces ressources. Les monarchies du Golfe disposent de réserves parmi les plus élevées au monde : selon les estimations, elles détiennent de 40 à 50 % des réserves authentifiées de pétrole, et de 20 à 40 % du gaz mondial^2, tout en fournissant près de 20 % de la production mondiale de pétrole.

Maintenir l’ordre néolibéral états-unien

Dans ce cadre, les processus de normalisation entre Israël et les pays régionaux, en particulier les monarchies du Golfe avec les accords d’Abraham, ont pour objectif de liquider la question palestinienne. Il s’agit, tout en renforçant une alliance régionale soutenant les États-Unis, de s’opposer à l’Iran et de garantir la stabilité néolibérale autoritaire de la région. L’avancement de ce processus de normalisation est aussi un objectif important du gouvernement américain afin de consolider ses intérêts dans la région, dans la perspective de sa rivalité avec la Chine. D’autant que de nombreuses monarchies du Golfe abritent des bases militaires états-uniennes. Doha, par exemple, accueille les plus grandes bases militaires américaines du Proche-Orient, avec plus de 10 000 personnels américain·es sur la base aérienne d’Al-Udeid, au Qatar, qui abrite le quartier général avancé de l’United States Central Command (Centcom).

D’un autre côté, la Turquie et l’Iran cherchent à soutenir certains groupes palestiniens pour servir leurs objectifs politiques.

Cela dit, même dans ces cas, leurs « soutiens politiques » aux groupes palestiniens sont soumis à leurs agendas et intérêts politiques.

Du côté d’Ankara, membre de l’Otan, et malgré les critiques du président turc Erdogan à l’égard de Tel Aviv et l’interdiction par son gouvernement de tout commerce intérieur avec l’État israélien (en vigueur depuis mai 2024), la Turquie et Israël continuent d’entretenir des liens économiques étroits, y compris de manière directe en termes d’échanges commerciaux. De même, selon les données publiées par l’Assemblée des exportateurs turcs (TIM), les entreprises turques semblent contourner l’interdiction commerciale en acheminant leurs exportations par les douanes de l’Autorité palestinienne : les exportations vers les territoires occupés de Cisjordanie à travers l’Autorité palestinienne ont augmenté de 423 % au cours des huit premiers mois de 2024, les exportations ayant bondi de plus de 1 150 % , passant de 10 millions de dollars en janvier à 127 millions de dollars en août. Les échanges commerciaux entre les deux pays se poursuivent également par l’intermédiaire de pays tiers comme la Grèce. De plus, une enquête de l’organisation Palestinian Youth Movement a révélé qu’entre la décision de mai 2024 et janvier 2026, 57 cargaisons de pétrole brut, soit près de 47 millions de barils, ont été exportées vers Israël, via le port turc de Ceyhan. La Turquie et Israël ont collaboré lors de l’agression militaire de l’Azerbaïdjan dans la région du Haut-Karabakh en 2023, contrôlée et peuplée principalement par des Arménien·nes. Les drones israéliens et turcs, ainsi que le soutien des services de renseignement des deux pays, se sont avérés essentiels à la victoire de l’Azerbaïdjan sur les forces armées arméniennes. Plus de 100 000 Arménien·nes, soit presque toute la population d’avant le conflit, ont été contraint·es de fuir le Haut-Karabakh et sont devenu·es des réfugié·es.

Des soutiens à géométrie variable

Dans le cas de Téhéran, les officiels iraniens maintiennent un discours soutenant la cause palestinienne depuis la fondation de la République islamique d’Iran. Celle-ci entretient des liens politiques et soutient économiquement et militairement le Hamas depuis le début des années 1990, ainsi que d’autres groupes palestiniens comme le Jihad islamique. L’Iran n’a néanmoins pas hésité à réduire son aide au Hamas après le départ de l’organisation palestinienne de la Syrie, en 2012, et le désaccord qui s’en était suivi sur cette question lorsque le Hamas avait refusé de soutenir la répression du régime despotique des Assad, allié de l’Iran, contre le soulèvement populaire dans le pays. Le remplacement à la tête du Hamas, en 2017, de Khaled Meshaal par Ismaïl Haniyeh et d’autres figures proches des brigades al-Qassam, qui ont maintenu des liens serrés avec le régime iranien, a ouvert la porte à des relations plus étroites entre le Hamas, le Hezbollah et l’Iran. C’est sans oublier la collaboration de Téhéran avec l’impérialisme américain en Afghanistan et en Irak à la suite des interventions et occupations de chaque pays, respectivement, en 2001 et 2003. C’est pourquoi, lors du soulèvement irakien de 2019, les manifestant·es ont défilé sous le slogan « Ni les États-Unis ni l’Iran ». Ces seuls exemples déconstruisent l’idée que l’Iran est un allié fiable de la cause palestinienne ou qu’il est un État anti-impérialiste. D’ailleurs, à la suite de l’attaque du Hamas, le 7 octobre 2023 et le début de la guerre génocidaire israélienne à Gaza, l’Iran, tout en affirmant son soutien au Hamas et aux Palestinien·nes, a cherché à éviter toute guerre généralisée avec Israël et son sponsor américain. Cela a été un échec après que les États-Unis et Israël ont étendu leurs guerres impérialistes à d’autres pays de la région, y compris l’Iran.

Ainsi, des monarchies du Golfe à la Turquie ou l’Iran, les régimes autoritaires en place limitent leur soutien à la cause palestinienne aux domaines où elle fait avancer leurs intérêts régionaux et la trahissent quand ce n’est pas le cas.

Dans ce cadre, la perspective d’une libération palestinienne ne peut être réfléchie en dehors du contexte régional et des luttes populaires pour l’émancipation qui s’y déploient.

Importance des luttes sociales et démocratiques

En 2012, le ministre d’extrême droite Avigdor Lieberman avait d’ailleurs reconnu le danger que représentent les soulèvements populaires régionaux pour Israël en déclarant que l’Égypte, à la suite de la révolution qui a renversé Hosni Moubarak et inauguré une courte période d’ouverture démocratique dans le pays, « était une plus grande menace pour Israël que l’Iran »^3.

Il existe une relation dialectique entre les luttes des Palestinien·nes et celles des classes populaires régionales : lorsque les Palestinien·nes se battent, cela déclenche un mouvement régional de libération, et le mouvement régional alimente en retour celui de la Palestine occupée. D’ailleurs, on a vu et on voit, dans les manifestations régionales de solidarité avec le peuple palestinien, que les critiques politiques des régimes autoritaires en place ne sont jamais très loin de celles sur les compromissions des élites régionales vis-à-vis d’Israël. ■

Joseph Daher

  1. Hezbollah, quel avenir ?

  2. https://www.iris-france.org/en/hormuz-a-narrow-strait-far-reaching-shockwaves/#_ftnref1

  3. https://www.timesofisrael.com/lieberman-egypt-more-dangerous-than-iran/

Joseph Daher est chercheur et spécialiste de l’économie politique du Moyen-Orient. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont Hezbollah, un fondamentalisme religieux à l’épreuve du néolibéralisme et Gaza, un génocide en cours, aux éditions Syllepse.

Auteur/autrice