Entretien avec Ziad Majed* « Si l’impunité israélienne règne, il n’y aura jamais ni paix ni stabilité dans la région »

  • Ziad Majed est politiste et chercheur. Il enseigne à l’université américaine de Paris où il dirige les études sur le Moyen-Orient. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages et articles dont Le Proche-Orient, miroir du monde, Paris, La Découverte, novembre 2025.

► Alors que la possibilité d’un accord de paix entre Téhéran et Washington se fait attendre, peut-on dire que l’agression israélo-américaine contre l’Iran a atteint ses objectifs ?

Il est clair aujourd’hui qu’il n’y avait pas d’objectifs définis à cette agression illégitime du point de vue du droit international. De fait, les vues des États-Unis et d’Israël n’étaient pas identiques. Israël cherchait davantage à renverser le régime iranien quand Trump voulait sans doute réitérer la stratégie mise en œuvre au Venezuela pour modifier la politique régionale du régime iranien. Celui-ci a réussi pour sa part à déplacer le centre de gravité du conflit vers Ormuz, puisque le blocage de la navigation dans le détroit affecte l’économie mondiale et la situation intérieure des États-Unis.

Washington et Tel Aviv n’ont donc pas atteint leurs objectifs : le régime iranien est affaibli militairement, mais il a démontré sa capacité de nuisance. Si l’Iran réussit à obtenir un accord incluant le versement de ses avoirs gelés et une levée des sanctions, le régime va certainement se renforcer et aura les moyens de racheter la paix sociale sur le plan intérieur et de reconstruire ses alliances et réseaux dans la région.

► Du côté d’Israël, la guerre contre l’Iran est un élément qui semble participer aujourd’hui d’un dessein plus vaste, expansionniste. Peut-on parler d’une hégémonie israélienne sur la région ?

La volonté israélienne, ancienne, de frapper l’Iran s’articule actuellement avec deux phénomènes : d’une part la reconstitution d’un système d’alliances stratégiques dans la périphérie arabe avec l’Éthiopie, l’Inde, à travers l’accord tripartite incluant les Émirats arabes unis et l’Inde avec l’Azerbaïdjan. D’autre part, une domination militaire directe en construisant un arc s’étendant sur la Palestine, le Sud-Liban, des zones en Syrie au-delà du Golan occupé et allant vers ce que l’extrême droite israélienne qualifie de « Grand Israël ».

Cependant, les guerres et les crimes commis par Israël modifient les rapports de force au sein de l’opinion publique internationale et épuisent aussi la société israélienne qui devient une société aveuglée en majorité par la haine, par la vengeance, la colère, l’arrogance. Démographiquement et au niveau de la taille du pays, Israël n’a pas les moyens de dominer à long terme toute cette zone qu’elle occupe aujourd’hui ou qu’elle bombarde. Finalement, comme le dit l’historien israélien, Omer Bartov, cette politique va finir par nuire à Israël même, à ses intérêts et à sa cohésion nationale. Mais d’ici là, les dégâts sont irréversibles dans la région. Les conséquences de l’anéantissement urbain et du déplacement forcé des populations vont se faire sentir pendant très longtemps, c’est extrêmement dangereux.

► Le momentum guerrier que vous évoquez affecte particulièrement le Liban. Est-ce la question de la survie du Liban comme État qui est posée ? Quel est le risque de reprise des affrontements internes face aux divergences politiques intérieures sur ce conflit et l’attitude du Hezbollah ?

Beaucoup de Libanais·es estiment que la phase actuelle porte une menace existentielle pour le Liban et réactive les souvenirs de l’occupation israélienne du Sud, de 1978 à 2000, mais aussi de l’invasion de 1982. Israël a envahi et occupe aujourd’hui plus de 6 % de la surface du Liban, du côté de la frontière. L’armée israélienne a déplacé à peu près un million de personnes. 65 villages ont été entièrement dynamités : on assiste à un urbicide et à un écocide avec l’usage du phosphore blanc.

Cette situation crée toujours plus de clivages et de divisions politiques et confessionnelles sur le rapport au Hezbollah et sur l’opportunité de signer une paix avec Israël. Le gouvernement libanais est pris au milieu du débat politique. Il subit des pressions américaines pour négocier, mais c’est aller à l’encontre de la volonté d’une partie des Libanais·es qui veulent un cessez-le-feu, mais pas un accord de paix sans résolution de la question palestinienne. Parce que, depuis 1948, toutes les tentatives de paix, tant qu’elles occultent les droits des Palestinien·nes, ne débouchent sur rien. La situation est donc très délicate : sous les bombardements israéliens, les pourparlers n’aboutissent pas sur le terrain. L’accord de paix est très difficile aussi parce qu’il y a une forte interrogation sur un retrait effectif de l’armée israélienne. Tel Aviv exige que le gouvernement libanais désarme le Hezbollah et que l’armée libanaise utilise la force. Ce serait une guerre civile. Les Israélien·nes sont en train de tout faire pour plonger le Liban dans l’abîme.

► Vous avez évoqué la question palestinienne : l’apartheid, la colonisation, le génocide interrogent la perspective de la solution à deux États : est-elle viable et sinon quelles alternatives en dehors de l’effacement recherché par Israël ?

Depuis des années maintenant, Israël cherche à liquider la question palestinienne : annexion de Jérusalem-Est, colonisation accrue de la Cisjordanie, blocus de Gaza jusqu’en 2023. Et puis il y a eu le 7 octobre et la guerre génocidaire, les multiplications des politiques d’annexion, la consolidation du système d’apartheid, la fermeture des bureaux de l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA), le gouvernement israélien pensait pouvoir, avec des accords d’Abraham avec plusieurs États de la région, rendre secondaire cette question palestinienne. Mais il y a toujours eu la résistance du peuple palestinien et son attachement à sa terre. En Palestine historique ou mandataire, il y a plus de 7 millions de Palestinien·nes : les solutions israéliennes, y compris cette « solution finale » à Gaza, n’aboutissent pas à renverser cette réalité et rien ne peut aboutir sans une reconnaissance du droit à l’autodétermination.

Le mouvement de reconnaissance de l’État palestinien est de ce point de vue important, mais sans sanctions et sans pression sur Israël pour quitter le territoire occupé et reconnu comme État indépendant, il reste d’ordre politique. Il est important du point de vue symbolique mais ne change pas grand-chose sur le terrain. Pour le droit international, la seule solution à l’ordre du jour est celle de deux États basés sur les résolutions onusiennes, et notamment un État palestinien dans les territoires qui ont été occupés en 1967. Mais avec 800 000 colons dans les territoires occupés, plus de 800 checkpoints, le mur de séparation, la Cisjordanie sous administration militaire, avec le génocide et l’occupation de 60 % du territoire détruit de Gaza, elle semble être irréalisable. Est-ce que la solution à un État est possible ? Côté israélien, elle est encore plus difficile à mentionner, mais elle devient presque la seule option, car s’il y a une domination israélienne de la rivière à la mer, finalement, un seul État s’impose. Mais est-ce qu’en son sein, avec une démographie qui n’est pas favorable au sionisme, une nouvelle dynamique pourrait modifier la politique de cet État et l’apartheid ? Les propositions du type « deux États, mais sans frontières », permettant à tout le monde de vivre et de circuler dans le territoire de toute la Palestine historique, sont-elles réalistes ? Certains le pensent et invitent à y travailler. Il y a des possibilités à explorer et puis il y a le droit international, il faut le respecter en imposant des sanctions. Si l’impunité règne, c’est qu’il n’y aura jamais de paix ni de stabilité dans toute la région.

► Par rapport à cette absence de sanctions, comment expliquer la complicité des pays européens ?

Le « miroir colonial » que tend Israël à l’Europe en est la dimension première.

Le sionisme est d’abord un mouvment européen. La première guerre d’Israël, en 1956, était au service des Européen·nes pour empêcher le projet d’éman- cipation nationale de Nasser. En France, l’imaginaire colonial lié à l’Algérie est aussi très présent dans les milieux qui soutiennent Israël. Au-delà, en Europe, avec la montée des extrêmes droites, le soutien à Israël augmente : celles et ceux qui ont toujours baigné dans l’antisémitisme sont les plus fervents soutiens d’Israël aujourd’hui. Ils veulent se « blanchir », et leur détestation raciste des musulman·es et des Arabes joue à plein.

Il y a aussi une dimension matérielle à la complicité avec la présence des investissements occidentaux en Israël et les investissements israéliens en retour. Il y a enfin depuis 2001, la logique de « guerre contre le terrorisme » : elle n’a pas de temporalité politique ni de territorialité, ce qui participe de l’effacement du droit international. Israël a joué, sur l’amalgame « arabe/musulman = terroriste » dès 2001 : Sharon, après le 11 septembre, disait : « Chacun a son Ben Laden, le nôtre s’appelle Arafat ». Dans la même veine, après le 7 octobre, on a fait énormément de décontextualisation politique pour faire des comparaisons avec les attentats contre les Twin Towers à New-York ou celui du Bataclan. Celles-ci autorisent une dépolitisation de l’événement, pour immédiatement considérer que la riposte israélienne est légitime et que les civil·es tué·es, de toute façon déshumanisé·es, sont des dégâts collatéraux. On se rappelle des déclarations multiples de « soutien inconditionnel » à Israël et à ses actions criminelles à Gaza, quand dès les premiers jours, la riposte israélienne avait fait plus de victimes civiles palestiniennes que toutes les victimes israéliennes du 7 octobre.

► À la fin de votre ouvrage, le Proche-Orient, miroir du Monde, vous soulignez la possibilité, d’« une reconfiguration de l’universel » en Palestine, et plus largement au Proche-Orient : comment peut-elle être reliée aux difficultés qui traversent nos démocraties ?

La guerre génocidaire a révélé de façon frappante la crise du politique dans les pays qui défendent la démocratie ou qui prétendent défendre un certain universalisme. On l’a vu avec la censure, avec les pressions, avec le changement terminologique, avec l’autocensure qui a été aussi présente chez beaucoup de gens pour « éviter » les problèmes. Cela a conduit à l’invisibilisation de certains crimes, et puis à l’effacement des concepts et des termes qui qualifient ces crimes, avec en parallèle une forme de chantage avec l’instrumentalisation de l’accusation d’antisémitisme. Il faut rajouter également la violence policière contre les manifestant·es pro-Palestinien·nes. On voit bien qu’il y a par rapport à la démocratie même une menace qui se manifeste.

Mais en même temps, la solidarité n’a jamais été aussi importante, il y a les flottilles, les mobilisations, les manifestations, le travail des juristes, des responsables israélien·nes sont poursuivi·es pour crime, que ce soit au niveau des tribunaux nationaux ou de la Cour pénale internationale. Les clivages autour de la Palestine deviennent des questions politiques intérieures et c’est très important au moment où les crimes israéliens tentent d’effacer la cause palestinienne.

La solidarité et les formes de solidarité peuvent redéfinir cet universel auquel on aspire et, hors de l’Occident, le flambeau de la justice internationale a été repris par l’Afrique du Sud, le Brésil, des pays qui se disent qu’il n’est pas l’apanage des Européen·nes et qu’il faut l’appliquer aussi là où les Occidentaux et leurs alliés commettent des crimes. Donc la lutte pour la justice et les droits du peuple palestinien se poursuit au niveau des sociétés civiles, des syndicats, des mouvements sociaux, des partis, notamment de la gauche, pour un universel. S’il y a une lutte internationale autour de la Palestine, c’est qu’elle reste un symbole des luttes d’émancipation et de libération humaniste aujourd’hui. ■

Propos recueillis par Antoine Vigot

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