30 ans de combats pour la défense des droits et la dignité des détenu·es – ENTRETIEN AVEC Carlos Lopez membre du CA de l’OIP-SF*

  • Depuis 1996, l’Observatoire international des prisons — section française (OIP-SF) accompagne des personnes détenues dans l’accès à leurs droits. Il enquête et documente les atteintes aux droits, alerte les pouvoirs publics, porte un plaidoyer pour un moindre recours à l’emprisonnement, engage des actions contentieuses pour obliger l’État au respect des droits et de la dignité des personnes détenues, et lutte contre les idées reçues et fausses représentations.

► Trente après votre création, qu’a apporté concrètement l’action de l’OIP-SF concernant les conditions d’incarcération dans les prisons françaises ?

Notre association a contribué à rendre le droit accessible – notamment via la publication du Guide du prisonnier, devenu une référence, à faire évoluer le cadre juridique, y compris au niveau européen avec la condamnation de la France par la Cour européenne des droits de l’homme en 2020 (et à d’autres reprises ensuite), ou encore à mettre en lumière des réalités largement invisibilisées, comme par exemple les violences en détention révélées par le rapport d’enquête « Omerta, opacité, impunité ».

► Comment l’association entrevoit-elle la suite, face à la situation de surpopulation carcérale et la domination des politiques sécuritaires ?

Notre engagement demeure entier et sans faille face aux constats actuels : surpopulation carcérale devenue endémique, conditions de détention indignes, politiques pénales plus répressives. L’OIP-SF poursuit et renforce ses actions, entre enquêtes de fond, contentieux stratégiques et développement de ses mobilisations sur le territoire. Après la publication du livre de Nicolas Sarkozy, Journal d’un prisonnier, nous avons tenu à lui apporter une réponse. D’abord parce qu’il est faux de dire que l’ancien président de la République a eu un régime « plus sévère que d’autres détenus », ensuite, parce qu’il est des circonstances dans lesquelles prendre la parole, c’est recouvrir celle des autres. On peut craindre que ce journal d’un prisonnier très privilégié occulte la voix des plus de 88 000 autres. En corédaction avec Laélia Véron, à partir des matériaux et contenus de l’OIP-SF, nous avons publié, le 28 mai dernier chez Gallimard, Ce que Sarkozy n’a pas dit sur la prison. Journal de 87 000 prisonniers. Une réponse au récit de l’enfermement que Nicolas Sarkozy a exposé dans son Journal d’un prisonnier, à rebours de la réalité carcérale vécue par les personnes détenues.

► À ce jour, quelle est la situation des mineur·es incarcéré·es en France ?

Force est de constater que le tableau actuel est inquiétant. Le nombre de mineur·es incarcéré·es reste relativement stable depuis dix ans – autour de 3 000 par an. Depuis 2024, il y a une hausse constante des détentions avec une moyenne de près de 800 mineur·es incarcéré·es chaque mois. À cela on doit ajouter les mineur·es devenu·es jeunes majeur·es et/ou qui exécutent parfois des peines de sursis prononcées pendant leur minorité et qui ont été révoquées. Pour le pédopsychiatre Boris Cyrulnik, l’emprisonnement des mineur·es est pourtant « la pire des réponses : elle provoque l’isolement sensoriel, l’arrêt de l’empathie, l’augmentation de l’angoisse, entretient les relations toxiques, l’humiliation. En sortant de prison, on constate que l’enfant n’est plus apte à réguler ses émotions. » L’idée reçue selon laquelle l’incarcération permettrait de remettre un jeune dans « le droit chemin » est en effet loin de la réalité. Les politiques pénales actuelles n’apportent pas de solution à ces enfants et adolescent·es en difficultés et en conflit avec la loi, elles ont plutôt tendance à les aggraver. Ces derniers mois, nous avons pu faire part de nos inquiétudes et colères face à des situations humainement insupportables, comme les suicides de ces enfants ou les empêchements en matière d’accès aux droits. Entre octobre 2023 et août 2024, cinq mineur·es se sont suicidé·es en détention. Ces actes questionnent sur les conditions de détention pour des mineur·es particulièrement fragiles et sensibles face à la détention et à ses effets dévastateurs. Ils et elles sont plus sensibles car plus jeunes et fragiles ayant davantage besoin d’accompagnement sous toutes ses formes (présence, soins, etc.)

► Quels sont les exemples concrets ou les situations que vous rencontrez dans vos actions concernant la situation des mineur·es incarcéré·es ?

L’OIP-SF a pu rendre publiques des situations documentées de mineur·es confronté·es à l’empêchement d’accès aux droits. Quelques exemples pour l’année 2025 : le 21 janvier 2025, au centre pénitentiaire de Seine-Saint-Denis, un jeune homme de 17 ans a subi une fouille intégrale en dehors de tout cadre légal, alors qu’il sortait d’un entretien au parloir avec une psychologue de la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ). Cette fouille, qui n’était pas justifiée par un motif de sécurité, apparaît comme une sanction déguisée.

En mars 2025, les adolescent·es incarcéré·es à l’établissement pénitentiaire pour mineur·es (EPM) de la Valentine, à Marseille, ont été privé·es de cours et d’activités à plusieurs reprises au cours du mois, faute de personnel pénitentiaire pour assurer la surveillance et les déplacements jusqu’au pôle socio-éducatif. Ils et elles ont passé des journées entières confiné·es dans leur cellule, ne pouvant aller en promenade qu’une fois par jour et au service médical en cas de besoin.

En avril 2025, alors que l’isolement est proscrit pour les adolescent·es, un jeune de 17 ans a été mis à l’écart de la détention pendant trois semaines dans une unité désaffectée de l’EPM d’Orvault (44). Il n’a bénéficié d’aucun suivi éducatif, après avoir passé trois semaines au quartier disciplinaire. Hormis quelques séances de sport, il est resté confiné, au mépris des conséquences délétères de l’isolement sur les jeunes détenu·es, du droit à l’éducation et de l’obligation de formation.

Ces exemples démontrent que les conditions d’incarcération des mineur·es se dégradent avec une situation de surpopulation dans beaucoup de ces établissements. Sur la question de l’éducation pour ces enfants, la Contrôleure générale des lieux de privation de liberté (CGLPL) souligne que l’enseignement dispensé aux mineur·es privé·es de liberté est « loin d’être à la hauteur », dans un avis publié en novembre 2023, qui appelle à faire de la scolarité « une priorité absolue pour les enfants enfermés ». Depuis la situation ne s’est guère améliorée, la défenseure des droits, Claire Hédon, a souligné l’insuffisance du suivi éducatif et de la scolarité lors d’une audition au Sénat.

► Face à une telle situation, quelles sont les réponses ou actions que l’OIP-SF mène sur la situation des mineur·es incarcéré·es ?

L’OIP-SF a tout d’abord élaboré un outil d’information sur les droits de mineur·es incarcéré·es à destination des jeunes et des familles^1. Cette publication est le fruit d’un travail commun avec nos partenaires du Syndicat des avocat·es de France (SAF), du Syndicat de la magistrature (SM) et du SNPES-PJJ/FSU. Par ailleurs, nous avons lancé une enquête nationale afin de recueillir des informations et des observations concernant les conditions actuelles d’incarcération des enfants et adolescent·es de ce pays. Nous rendrons publics notre rapport d’enquête et ses conclusions dans quelques semaines. ■

Propos recueillis par Véronique Ponvert

Livret d’information du mineur incarcéré, édition 2024, OIP.

L’OIP-SF a lancé fin mai un appel à dons pour ses 30 ans d’actions et de luttes. Ces appels sont essentiels pour permettre à l’association de poursuivre ses missions et garantir son indépendance. Pour consulter cet appel et soutenir l’OIP-SF, merci de vous rendre sur le site www.oip.org

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