Colloque FSU-CGT école et extrême droite :« Première réalisation en grand format entre nos deux organisations » – Entretien avec Charlotte Vanbesien, Ferc Cgt et Caroline Chevé, Fsu.

► Comment ce colloque s’inscrit-il dans la démarche de construction d’une maison commune engagée par la FSU et la CGT ?

CHARLOTTE VANBESIEN : Ce colloque est la première action concrète de cette démarche, montrant la maison commune comme un lieu de travail, un endroit où l’on se pose pour élaborer ensemble. Une première réalisation en grand format entre nos deux organisations avec l’apport de spécialistes pour irriguer la réflexion sur l’extrême droite et l’école, un sujet majeur qui croise également le contexte d’une fragilisation du syndicalisme et d’une poussée de l’extrême droite.

CAROLINE CHEVE : Effectivement, l’idée de maison commune, ce n’est pas un jeu de légo d’appareils, c’est bien de faire travailler des militant·es FSU et CGT ensemble pour affronter la période et créer la possibilité de se renforcer mutuellement, tout en faisant évoluer les représentations que nous pouvons avoir les un·es des autres.

► En quoi le projet de l’extrême droite est-il une menace particulière pour l’école ?

CC : La vision, au sens de système de pensée historique, que l’extrême droite porte pour la jeunesse et les rapports sociaux est à l’opposé de celle qui sous-tend notre conception du système éducatif comme notre attachement à la démocratie. C’est le sens des formules, forcément simplificatrices, de l’appel final du colloque : « L’extrême droite, c’est l’ordre contre la liberté, le pouvoir contre les droits, la hiérarchie contre l’égalité, la propagande contre les savoirs. » Notre vision de l’avenir de la société est bel et bien complètement incompatible avec celle de l’extrême droite qui se montre, elle, résolument hostile à la démocratie comme valeur fondamentale de l’école.

CV : Un des objets du colloque était ainsi d’affirmer, au contraire, notre projet d’école émancipatrice. Nous ne sommes pas en train de découvrir le système de pensée historique de l’extrême droite, même si avec le RN c’est peut-être plus compliqué d’aller le débusquer. La haine de l’égalité, ou la passion de l’inégalité, est une permanence de ce camp politique depuis la Révolution française. Cette question des inégalités est par ailleurs centrale dans nos métiers. Si nous ne nous satisfaisons pas de l’école actuelle qui contribue à les reproduire, l’école voulue par l’extrême droite se placerait au cœur de l’accroissement des inégalités. En regardant de l’autre côté de l’Atlantique, nous voyons bien que l’extrême droite s’attaque très vite à l’école, l’université et la recherche. Nous voulions donc décrypter dans ce colloque la vision et le projet que porte l’extrême droite sur l’école. Pendant deux jours nous avons pris le temps de travailler et de décrypter sa volonté d’immixtion dans les programmes, de remise en cause de la liberté pédagogique, de pressions sur les manuels… Les attaques de l’extrême droite sur l’Éducation à la vie affective et sexuelle (Évars), centrale pour nos organisations dans la perspective d’un projet de société égalitaire libérée des violences envers les femmes et les enfants, l’illustrent bien.

CC : Les enjeux pour les personnels sont également à ne pas négliger. Aujourd’hui, iels ont accès aux savoirs universitaires dans leur formation tout en bénéficiant de la liberté pédagogique comme d’un certain nombre de garanties et de droits liés au statut. Dans les pays où l’extrême droite arrive au pouvoir, s’impose un modèle beaucoup plus autoritaire avec une exigence d’obéissance, des chaînes hiérarchiques renforcées, de la verticalité… à rebours de la nécessité d’échanges et de collégialité dans les pratiques.

Ces enjeux sont peut-être moins mis en lumière mais au regard de ce qui se passe ailleurs, ou même pour les agent·es territoriaux·les dans les collectivités dirigée par le RN, nous pourrions assez rapidement changer de modèle.

CV : Effectivement, sans être au pouvoir, l’extrême droite fait déjà pression via des « collectifs » de parents d’élèves, même si pour le moment l’administration se montre plutôt protectrice des personnels. Ce ne serait plus le cas si l’extrême droite accédait aux responsabilités, une énorme différence avec la seule infusion de ses idées dans la société.

► Justement, comment peut-on résister à son accession au pouvoir ?

CC : Du point de vue syndical, ce n’est vraiment pas simple, personne n’a la recette. L’idée que la dégradation des conditions de vie quotidiennes amène une hausse du vote pour l’extrême droite, avec une adhésion plus ou moins totale aux idées, est importante. Ce vote touche aujourd’hui des catégories de la population qui ont longtemps fait figures d’exception, fonctionnaires et enseignant·es, mais aussi jeunes et femmes. Les gens ne basculent pas brusquement du côté obscur, mais se trompent souvent de colère en cédant à une grille de lecture raciste de situations qui découlent de la pénurie de moyens dans les services publics comme, par exemple, des inégalités.

Pour continuer à leur parler, le syndicalisme doit continuer à porter des alternatives, à proposer d’autres grilles de lecture des injustices et à construire des espaces de résistance concrets montrant en quoi la fermeture de tel ou tel service public va dégrader la situation, comme par exemple les suppressions de postes dans l’éducation. C’est en un sens un travail syndical classique où, à chaque fois que nous gagnons des droits ou empêchons leur grignotage, nous freinons l’extrême droite.

CV : C’est une lutte globale où l’école, loin d’être une bulle antifasciste isolée du reste du monde, est au centre de la société. Nous devons effectivement être en capacité de proposer un autre avenir et d’expliquer que la situation actuelle, loin d’être inéluctable, est la conséquence de choix politiques, par exemple les 211 milliards donnés aux entreprises sans aucune contrepartie. Il est également nécessaire de démonter la perspective d’une mise en place de politiques sociales reposant sur des critères racistes, la « préférence nationale », parce qu’une partie de la population aurait intégré l’austérité et donc un système ségrégationniste comme seul horizon possible.

Dans la sphère de l’école, durant le colloque, nous avons essayé de mettre à jour les rouages du projet pour l’école de l’extrême droite comme son imposture sociale. Elle n’améliorerait en aucune façon la situation matérielle de l’ensemble des travailleur·ses, dans l’éducation ou ailleurs. Pour résister pédagogiquement, il faut être vigilant·e à ne pas opposer collectif et individu. Si, effectivement l’enseignant·e se retrouve à un moment seul·e dans sa pratique, la lutte doit néanmoins être collective. Et aujourd’hui, notre priorité est bien de participer au combat de blocage de l’extrême droite. Nous devons y prendre toute notre part et nous avons un atout, celui du lien avec les familles. Même si c’est très délicat, nous pouvons ainsi contribuer à démonter des contre-vérités qui circulent.

CC : Nous ne sommes plus dans une période un peu largement fantasmée avec des enseignant·es progressistes et des jeunes aspirant naturellement à la liberté et à la justice, où le savoir serait légitime par lui-même sans pouvoir ou devoir être questionné. Pour prendre en compte ces éléments au quotidien, nous avons notamment besoin de formation et de travail en équipe pour construire des outils et accueillir la parole des élèves dans les classes. Les carences de l’institution nous laissent pour beaucoup nous débrouiller et inventer seul·es.

CV : Accentuer la formation militante est un élément de résistance, pas pour pallier les défaillances de l’État employeur, mais pour attraper différemment les formations sur les questions pédagogiques qui rencontrent un grand succès. Nous avons également l’ambition de nous former ensemble, CGT et FSU, avec un stage commun « combattre les idées de l’extrême droite » qui va commencer à se déployer dans les départements. ■

PROPOS RECUEILLIS PAR ARNAUD MALAISE

Colloque FSU-CGT école et extrême droite :