État espagnol : « récupérer le rôle moteur de la mobilisation sociale »

INTERNATIONAL

  • pp. 30-31 du numéro 103 de la revue de l’Ecole Emancipée / Entretien avec Jaime Pastor politologue et éditeur de la revue Viento Sur.

éé : Tu as écrit : Au-delà du soulagement produit par la défaite des objectifs des droites, il ne semble pas non plus qu’un avenir plein d’espérances nous attende… La montée de la droite et de l’extrême droite reste en effet très préoccupante. Quelle lecture peut-on en faire ? Et comment faire barrage ?

Jaime Pastor : Il y a plusieurs facteurs interdépendants. Le principal découle de l’épuisement progressif du cycle ouvert par le 15-M en 2011 et de la montée ultérieure de Podemos, ainsi que du cycle de la mobilisation pour l’indépendance en Catalogne. En dépit de quelques mesures progressistes dans la sphère sociale ou la reconnaissance des droits des femmes, l’expérience du gouvernement de coalition PSOE-UP n’a pas réussi à générer un nouvel horizon de changement ; elle a laissé d’importantes promesses de son programme non tenues (comme l’abrogation des réformes du travail du PP et du PSOE et de la loi sur la sécurité citoyenne, ou une réforme fiscale progressiste). Elle n’a pas créé de rupture en matière de politique économique, de nécropolitique migratoire et de politique étrangère.

Ce scénario s’est amorcé dans un contexte de montée de la vague néoconservatrice et réactionnaire à l’échelle internationale. On a assisté à une radicalisation croissante du bloc de droite (avec un fort soutien judiciaire et médiatique). Il a profité du malaise social des couches moyennes et populaires face à un avenir de plus en plus incertain et sombre pour le détourner vers une « guerre culturelle » visant à fomenter le ressentiment envers les femmes, les personnes racisées, les « séparatistes » catalan·es et basques et l’écologie.

La lutte contre ce bloc réactionnaire est un travail de longue haleine et il n’y a pas de raccourci pour contrer sa montée. Nous devrons travailler à créer les conditions d’un nouveau cycle de recomposition sociale et politique d’un bloc alternatif désireux de promouvoir des réponses unitaires qui recherchent la confluence des différents secteurs populaires (urbains et ruraux, du centre et des périphéries) autour de revendications communes. Parmi celles-ci, la nécessité et l’urgence d’une transition écosociale juste (en commençant par la socialisation du secteur de l’énergie, entre autres mesures), le progrès dans la conquête et l’amélioration des droits (pouvoir d’achat, salaires, emplois, services publics,) ainsi que la reconnaissance de la réalité plurinationale et du droit à l’autodétermination. Il s’agit de récupérer le rôle moteur de la mobilisation sociale, quel que soit le gouvernement, afin de lancer une contre-offensive capable de dépasser le cadre de la politique du moindre mal que le PSOE va tenter d’imposer une fois de plus. Le PSOE sort renforcé de ces élections, mais il a démontré sa volonté de rester un pilier fondamental de ce régime et des politiques néolibérales dominantes dans l’UE.

éé : Les partis nationalistes devraient jouer un rôle important pour la formation d’un gouvernement de « gauche » mais pour autant le PSOE a fait de bons scores au Pays basque et en Catalogne, pourquoi ? Les revendications nationalistes perdent-elles du poids ou c’est le vote utile (barrage contre la droite et l’extrême droite) qui a joué ?

J. P. : La pression du vote utile pour que le PSOE bloque la droite a pesé lourd (n’oublions pas que presque tous les sondages donnaient le bloc PP-Vox vainqueur) mais dans le cas catalan, l’abstention d’un secteur du mouvement indépendantiste qui s’est senti étranger à une élection au niveau de l’État et des directions des partis indépendantistes a pesé aussi. Malgré cela, il ne semble pas que cela signifie une perte de centralité de la question nationale, même au-delà de la Catalogne, comme nous le voyons déjà avec la composition actuelle du parlement espagnol, car ces partis conditionneront la gouvernabilité de l’État.

éé : Après la crise d’Unidas Podemos (notamment suite à l’expérience de coalition avec le PSOE) Sumar devait surmonter cette crise et le déclin amorcé, mais il reste en dessous de ce que fut Unidas Podemos. Est-ce que Sumar représente une base de recomposition pour la gauche de la gauche ?

J. P. : Sumar veut être le cadre de recomposition de la gauche de la gauche, mais il cherche à le faire en tant que force disposée à former un gouvernement avec le PSOE dans un rapport de forces encore plus faible qu’à l’étape précédente et avec une plus grande hétérogénéité des forces en son sein. Il est composé de sept partis, dont Podemos, qui veut garder une certaine autonomie et, au moins rhétoriquement, plus à gauche que ce que représente Yolanda Díaz. Dans ces conditions, il ne lui sera pas facile de prendre la forme d’un parti-mouvement ; il est plus probable qu’il fonctionne comme une coalition instable de partis et de notables, avec un leadership qui peut être affaibli à moyen terme. Il faudra donc reconstruire une gauche anticapitaliste, de rupture, prête à rechercher des accords autour d’une politique unie contre la droite, mais autonome par rapport au PSOE et donc aussi par rapport à la nouvelle coalition gouvernementale qui pourrait se former au cours de cette législature.

éé : Qu’en est-il du soutien des nationalistes (Junts en particulier) en vue de mettre en place une coalition PSOE/Sumar, et sur quelles bases possibles ?

J. P. : Bien que Junts per Catalunya, dirigé par Carles Puigdemont (qui est menacé par un éventuel ordre d’extradition de sa résidence en Belgique) ait apporté son soutien au PSOE pour la présidence du Bureau du Congrès, cela ne semble pas annoncer une voie facile vers l’investiture de Pedro Sánchez en tant que président du gouvernement. À l’heure actuelle, l’amnistie (c’est-à-dire l’oubli pénal d’environ 4 000 personnes touchées par la répression liée au référendum du 1er octobre en Catalogne) et l’autodétermination (par le biais de l’engagement en faveur d’un référendum incluant l’option de l’indépendance) apparaissent comme des revendications fondamentales tant de cette formation que d’Esquerra Republicana de Catalunya (ERC) qui se disputent également l’hégémonie au sein du mouvement indépendantiste. En ce qui concerne l’amnistie, la société catalane et des forces politiques telles que EH Bildu, le Parti nationaliste basque, le Bloc nationaliste galicien et même Sumar y apportent un large soutien, mais pas le PSOE ni, bien évidemment, le bloc réactionnaire. En ce qui concerne l’autodétermination, la possibilité d’un accord est encore plus éloignée, même avec Sumar, car ce parti a modéré sa position sur la question, se limitant à demander une réforme de l’actuel statut d’autonomie qui serait ensuite soumise à un référendum, mais excluant l’option de l’indépendance.

En tout état de cause, c’est autour de la question de la « déjudiciarisation » du conflit politique catalan que tournera le débat, avec d’un côté le mouvement indépendantiste catalan qui réclame des actes concrets à travers la présentation d’une loi d’amnistie au début de la législature, et de l’autre la droite politico-médiatique et le pouvoir judiciaire qui s’y opposent avec force.

Nous allons donc être confronté·es à un long processus de négociation qui sera soumis au chantage permanent d’une nouvelle élection qui profiterait très probablement au PSOE, puisqu’il agiterait à nouveau la menace d’un retour de la droite au gouvernement. L’habileté tactique dont Pedro Sánchez a fait preuve jusqu’à présent est donc confrontée à un nouveau test, encore plus difficile que les précédents. ■

Propos recueillis par Sophie safari

Quelques repères :

15-M : Mouvement des indignés (15 mai 2011)

Podemos : gauche radicale

PSOE :  Parti socialiste ouvrier espagnol (centre gauche)

PP : Parti populaire (droite)

Vox : extrême droite

Unidas Podemos : coalition entre Podemos,

Gauche unie et Equo (Verts)

Sumar (Rassembler) : mouvement constitué en 2023

par Yolanda Diaz, rassemblant les partis à gauche du PSOE

Junts per Catalunya : Ensemble pour la Catalogne

Esquerra Republicana de Catalunya : 

Gauche républicaine de Catalogne

EH Bildu : gauche radicale basque