ENTRETIEN AVEC NINA LEJEUNE* – La Confédération paysanne est en prise avec le terrain

  • Éleveuse de poules pondeuses dans le Var, Nina Lejeune est secrétaire nationale de la Confédération paysanne, chargée du dossier extrême droite, des pôles social et élevage et de la commission femmes. Elle suit le comité de pilotage de l’Alliance écologique et sociale. Pour la Revue de l’ÉÉ, elle revient sur la situation actuelle de l’agriculture.

► Comment expliquer l’unanimité du monde agricole, habituellement divisé, contre l’accord UE-Mercosur ou lors de la crise de la dermatose nodulaire ?

L’accord UE-Mercosur est peut-être l’accord de libre-échange qui a été négocié avec le moins de transparence et d’unanimité au Parlement européen. L’opposition des syndicats cache cependant des divergences. Ainsi, nous sommes opposé·es aux accords de libre-échange en général et revendiquons une véritable régulation d’ici leur abandon. Cela constituerait une vraie réponse au problème du revenu agricole.

Concernant l’abattage total, le gouvernement l’a décidé avec la FNSEA pour que la France puisse continuer à exporter, alors que d’autres solutions impliquant les éleveur·ses n’avaient pas été explorées. Cela a suscité des mobilisations très larges, révélatrices de l’éloignement de l’appareil de la FNSEA avec la base. La Confédération paysanne, elle, est en prise avec le terrain : ce sont des paysan·nes qui la font vivre à tous les niveaux, avec des règles permettant le renouvellement.

► Le gouvernement prépare une « loi d’urgence agricole » : permettra-t-elle de répondre aux vraies urgences ?

L’urgence, on la crée quand on ne fait pas le nécessaire en anticipant. Organisée autour de trois axes, l’eau, la prédation et les moyens de production, cette loi risque d’aggraver la situation.

Sur l’eau, rappelons qu’il s’agit d’un bien commun. Un moratoire sur toutes les décisions relatives à la politique de l’eau vient pourtant d’être annoncé en attendant d’autres mesures, comme la remise en cause de la réglementation sur les nitrates ou les volumes prélevables par les agriculteur·ices.

Le deuxième axe concerne l’expansion du loup sur de nouveaux territoires. La FNSEA veut pouvoir tirer en défense sans régulation. Nous revendiquons quant à nous des moyens de protection, mais, mal anticipés, ceux-ci engendrent du travail supplémentaire et un coût important. Nous craignons donc un changement des productions d’élevage au profit de grandes cultures.

Le troisième axe annonce une nouvelle dérégulation sur les phytosanitaires, avec la reprise des relèvements des seuils censurés dans la loi Duplomb.

► Face aux enjeux de renouvellement et à la baisse du nombre de paysan·nes, quelles sont vos revendi- cations ?

Le milieu agricole a été poussé vers le modèle productiviste concurrentiel. Les subventions de la Politique agricole commune (PAC) sont liées à la surface de production. Or, plus une exploitation est grosse et installée, plus c’est cher. La spéculation immobilière ajoute à la difficulté. Il faudrait réformer la PAC, mais aussi revoir les orientations du Programme national du développement agricole et rural et son enveloppe dont moins de 1 % va vers l’agriculture paysanne.

Mais le plus gros problème est celui de l’attractivité du métier. Il y aurait beaucoup à faire pour revaloriser l’enseignement agricole, élargir la dotation jeunes agriculteur·ices aux personnes de plus de 40 ans, inciter à la transmission et donc augmenter les retraites des paysan·nes, et pour que les personnes non issues du monde agricole soient prises au sérieux par les chambres d’agriculture. Tous les projets doivent être soutenus et accompagnés, c’est pourquoi nous revendiquons aussi des espaces-tests au sein des fermes afin d’encourager les vocations. ■

PROPOS RECUEILLIS PAR MARIE HAYE