Éduquer contre le racisme

PAR SOPHIE DJIGO*

Il va de soi que l’un des objectifs de l’éducation scolaire vise à lutter contre le racisme – l’une des finalités affichées par l’Éducation nationale. Cependant, historiciser cette évidence normative permet de comprendre qu’elle n’a rien d’évident.

Le 7 mars 1966, la Convention internationale relative à l’élimination de toute forme de discrimination raciale condamne le racisme et le colonialisme. La législation française intègre ces normes du droit international dans la loi n° 72-546 du 1er juillet 1972. Comment cette condamnation, pénale et morale, du racisme impacte-t-elle l’Éducation nationale ? Comment cette dernière s’adapte-t-elle à ces nouvelles législations qui viennent de l’extérieur ? La question se pose d’autant plus que, historiquement, l’institution scolaire hérite du colonialisme de la IIIe République.

Dans les années 1980, à la suite des législations évoquées, l’école entreprend de faire du racisme un objet d’éducation, tandis que progressivement, l’antiracisme s’ancre dans les pratiques scolaires et les finalités éducatives. En l’espace de quelques années, l’institution scolaire a donc abandonné un enseignement où les catégories raciales figurent comme « variations biométriques1 » dans les programmes de biologie, pour un antiracisme de principe, moral plutôt que politique. Cette production normative élabore la fiction d’une institution scolaire entièrement conforme à la norme morale qu’elle se donne : il n’y aurait donc aucun racisme dans l’Éducation nationale.

Pour une école réellement antiraciste

Cependant, l’objectif antiraciste de l’Éducation nationale s’est construit de manière paradoxale, pris dans des logiques contradictoires, se heurtant à la colonialité de l’institution scolaire, ainsi qu’à son racisme systémique. L’Éducation nationale considère l’antiracisme davantage comme un moyen que comme une fin en soi. Il relève davantage d’une rhétorique des bonnes intentions que d’une politique éducative antiraciste. L’ethnocentrisme et la colonialité traversent encore les programmes scolaires. En outre, il existe un déni du racisme au sein du corps enseignant, blessé par toute imputation de racisme. Enfin, une campagne ministérielle virulente s’est dressée en 2017 contre les théories critiques de la race.

Une politique éducative antiraciste passerait par un changement en profondeur des principes de ségrégation qui structurent implicitement l’organisation de l’Éducation nationale et par l’abolition de la loi islamophobe de 2004. En finir avec la colonialité du corps enseignant implique aussi une reconnaissance des privilèges raciaux et un renoncement collectif aux hiérarchies héritées de la période coloniale. Apprendre que toute culture se nourrit de la circulation d’éléments issus d’autres régions du monde permettrait de « provincialiser l’Europe2 » et la France, tout en cessant d’altériser l’étranger alors même qu’il fait partie intégrante de toute culture dite « nationale ».

Éduquer contre le racisme, c’est aussi accepter que la salle de classe devienne un espace de rupture avec les hiérarchies raciales, où puissent se reconfigurer les rapports entre élèves (et enseignant·es) de la majorité et des minorités racisées, donc de prendre le risque du désordre et du réagencement qui bouleversent notre confort normatif3. ■

  • Philosophe et chercheuse, Sophie Djigo reprend ici un aspect de son intervention.
  1. Pierre Darlu, « Races (humaines) et manuels scolaires », Mots. Les langages du politique, 1992 – 33, pp. 67-75.

  2. Dipesh Chakrabarty, Provincialiser l’Europe. La pensée postcoloniale et la différence historique, [2000] ; traduit de l’anglais par O. Ruchet et N. Vieillescazes, Amsterdam, 2020.

  3. Bell hooks, Apprendre à transgresser: L’éducation comme pratique de la liberté, traduit de l’anglais par M. Portron, Syllepses, 2019.