PAR AMELIE LAPPRAND ET NORAH GEORGET
Le 8 mars est l’occasion de revenir sur l’histoire, la forme et la portée de la grève féministe. Passée et à construire, elle révèle l’imbrication des différentes dominations et bouscule les fondements même du capitalisme.
C’est Clara Zetkin, journaliste et militante féministe au SAP (ancêtre du SPD, Parti social-démocrate allemand) qui propose en 1910 une journée internationale des femmes. Après plusieurs journées de mobilisations en Europe, le 23 février 1917 (8 mars de notre calendrier grégorien) fera entrer cette date dans l’histoire : la grève est lancée pour la Journée internationale des femmes par les ouvrières de Saint-Pétersbourg, marquant le début de la révolution russe.
Le 24 octobre 1975, pendant l’année internationale de la femme, le groupe féministe radical Redstockings lance la première grève féministe. 90 % des Islandaises ont cessé toute activité pour défendre leurs droits. Une « journée sans femmes » qui a par la suite inspiré l’appel à la grève internationale du 8 mars.
En 1977, les Nations unies instaurent le 8 mars comme journée internationale des droits des femmes.
La grève féministe reprend une forme d’action historiquement utilisée par les salarié·es. Elle consiste non seulement à suspendre son travail salarié ou rémunéré, mais aussi toutes les activités liées au travail reproductif, souvent non rémunéré et exercé en grande majorité par les femmes. Élaboré entre autres par la philosophe italienne Silvia Federici1 dans les années 1970, le concept de travail reproductif est l’ensemble des activités indispensables au maintien et à la reproduction de la vie humaine : soins aux personnes, préparation des repas, éducation, entretien du foyer, etc.
Bien qu’il soit peu reconnu socialement, le travail reproductif, concept plus large que le travail domestique, constitue une base essentielle de l’économie : il permet de produire et de renouveler la force de travail, autrement dit la capacité des individus à travailler. Comme l’explique Silvia Federici1, il représente le « pilier de toutes les activités économiques », puisqu’il rend possible l’existence même des travailleur·ses en les maintenant en vie pour aller au travail. Il s’oppose au travail productif, qui, lui, génère des biens et des services dotés d’une valeur marchande au sein du système capitaliste.
Le travail reproductif : une base essentielle de l’économie
C’est en suivant ce concept que les femmes islandaises ont cessé de faire à manger, de garder les enfants, de s’occuper de tout ce qui a trait à l’entretien du foyer, en plus de faire fermer les écoles, les magasins, les banques, bloquer la téléphonie et de faire tourner les usines au ralenti. Par cette grève totale, provoquant le quasi-arrêt du pays, elles ont montré que le travail des femmes était essentiel au fonctionnement de la société, alors qu’elles gagnaient pourtant 60 % de moins que les hommes. Si cette grève n’a pas directement provoqué de changement sur l’inégalité des salaires et en matière d’emploi, elle a ouvert l’accès à d’autres droits comme, entre autres, le droit à l’IVG, la création de crèches, l’accès à certains métiers jusqu’alors interdits tels que ceux du barreau. C’est en Islande que fut élue, en 1980, la première femme présidente : Vigdis Finnbogadottir, elle-même participante de cette grève féministe totale.
Le travail domestique et le travail reproductif ont longtemps été invisibilisés et essentialisés. La grève féministe totale sert à dévoiler le socle caché sur lequel repose l’économie et lui permet de fonctionner sans en supporter le coût réel. Ce travail gratuit, ou peu rémunéré, soutient le capitalisme. Sans lui, il faudrait rémunérer massivement ces activités, ce qui modifierait profondément l’organisation économique. La grève féministe, en suspendant ces tâches ou en proposant une réorganisation de notre société pour les effectuer, révèle leur valeur et conteste leur essentialisation.
Une grève totale pour quoi faire ?
La grève féministe affirme que le patriarcat et le capitalisme sont imbriqués. Le premier assigne aux femmes la responsabilité « naturelle » du soin ; le second tire profit de la gratuité ou du faible coût de ce travail. En cessant simultanément le travail productif et reproductif, les grévistes contestent cette double exploitation. Il s’agit non seulement d’obtenir des réformes pour une égalité salariale, de repenser les modèles de soin à la personne et d’inventer de nouveaux services publics, comme celui de la petite enfance, mais aussi de transformer les rapports sociaux.
La grève féministe sert aussi à dénoncer les violences sexistes et sexuelles imposées par le patriarcat. C’est ce qui a été observé en Argentine avec le mouvement Ni Una Menos, en 2015, puis dans d’autres pays d’Amérique du Sud. En Europe, c’est en Espagne, en 2018, et en Suisse, l’année suivante, que ces revendications sont portées massivement dans la rue.
La régularisation des travailleuses sans papiers fait aussi partie des revendications. Le travail reproductif est traversé par des hiérarchies raciales et de classe. Les femmes blanches issues des classes moyennes délèguent une partie du travail domestique à des femmes migrantes ou issues de l’immigration, souvent racisées et précarisées. Elles sont employées comme aides à domicile, nounous ou agentes d’entretien.
Les inégalités raciales structurent le travail reproductif qui crée de la précarité juridique, des bas salaires, des temps partiels subis, des absences de droits sociaux et une forte exposition aux violences pour les minorités.
La grève féministe, par son ampleur et son maillage territorial, par la dénonciation et le rejet de la culture du viol et des dominations sous-jacentes, par le projet de société égalitaire qu’elle porte, met en avant l’imposture féministe de l’extrême droite.
Construire les futures grèves féministes en France
La grève féministe ne surgit pas de nulle part : elle s’ancre dans des luttes continues et se construit localement, dans les collectifs, intersyndicales et associations. Sa construction repose sur un travail quotidien d’explications et de mobilisations, reliant violences patriarcales et capitalistes dans l’action syndicale. Il faut rendre visibles les revendications féministes partout : dénoncer les inégalités salariales, les violences de genre, la pénibilité des métiers féminisés, former et informer sans relâche. Reconnaître le travail des femmes, rémunéré comme domestique, est essentiel.
Les avancées réelles naissent de grèves massives : construisons-les collectivement pour obtenir un plan d’urgence féministe et l’égalité réelle. ■
Silvia Federici, « Du salaire au travail ménager à la politique des communs », Travail, genre, et sociétés, 2021.
POUR ALLER PLUS LOIN
- « Travailler à la conquête de l’égalité », La Déferlante, numéro 17, février 2025.
- Islande, un jour sans femmes, un film islando-étasunien réalisé par Pamela Hoogan, diffusé actuellement sur Arte.
- « Grève féministe, grève du travail reproductif ? » Épisode de podcast de A2C, Autonomie de classe.
