Débat action – Agir syndicalement en « logocratie »

L’action syndicale est devenue difficile, la fatigue militante, l’épuisement professionnel pèsent sur nos capacités de mobilisation, d’autant que l’institution est de plus en plus brutale avec nos organisations, mais aussi avec nos conditions de travail (comme le soulignait le débat d’hier). Le ciblage des 800 collèges sur lesquels vont reposer la forme la plus pure de la nouvelle gouvernance publique (l’encadrement renforcé et les injonctions à atteindre des « objectifs » que les collègues vont y subir sont symptomatiques de la période que nous vivons plus globalement). La brutalité d’Edouard Geffrey dans cette histoire est toute macroniste. Il faut bien constater en effet que la France a abdiqué son régime démocratique (même dans sa forme moins disante d’être gouverné par les « moins minoritaires »). Depuis les élections législatives de 2024, en ne nommant pas une première ministre issue du NFP, Emmanuel Macron a fait preuve de ce que des autrices et auteurs qualifient de « brutalité constitutionnelle »,  et cette brutalité se propage a tous les échelons de l’État. Elle consiste à tordre les logiques institutionnelles jusque dans la moindre virgule pour se maintenir au pouvoir même quand tu as objectivement perdu. Cette brutalité associée à un discours de post vérité assumé (mentir les yeux dans les yeux à longueur de discours est devenu la marque de fabrique des gouvernements sous l’ère macroniste. Pas une pratique habituelle du mensonge pour lesquels beaucoup avant eux ont payé un prix politique, mais une situation où le discours du pouvoir se détache totalement du réel. Ainsi au sens formel la France reste un régime démocratique a minima (presse libre, élections libres, libertés publiques) mais tous ses points s’érodent et c’est bien dans ce cadre que notre action revendicative s’exerce. C’est sur cet érosion démocratique qu’un régime autoritaire issu de l’alliance de l’extrême droite et de la droite extrême de Retaillau ou Vauquiez trouverait ses petits chaussons. D’autant que la fin de l’État de Droit revendiquée par ces derniers trouve une assise dans les remises en cause de celui-ci déjà bien réelles : remises en cause des libertés de manifester, attaques des ONG, des libertés académiques … Elles sont attaquées non seulement pour leur action (l’exemple le plus récent étant les attaques des défenseuses et défenseurs des droits des palestinien•nes) mais aussi parce qu’elles ramènent le pouvoir devant les faits.

Nous sommes dans un régime intermédiaire entre démocratie et autoritarisme que le politologue Clément Viktorovitch appelle logocratie (pouvoir d’une parole désincarnée de la réalité et sans aucune souveraineté populaire).

Tout cela nous place dans des enjeux forts car nous ne pouvons pas faire comme si nous placions notre action dans un cadre démocratique, même formel, et un gouvernement légitime issu d’une majorité parlementaire. Nous plaçons notre action face à un régime qui ne s’y prendrait pas autrement s’il voulait faire advenir le fascisme au pouvoir. Cela nous oblige encore plus à penser l’action dans la durée, sans journées isolées, pour reprendre la main sur une situation bien difficile.