En matière d’eau, les intérêts de l’agriculture productiviste pèsent plus lourd aux yeux du gouvernement que ceux du reste du monde : des sociétés humaines, du vivant et de la planète. La gestion de l’eau autour du bassin de la Vilaine en Bretagne ne fait pas exception.
■ PAR Bernard Valin
Pour faire plaisir au productivisme agricole et à ses plus fidèles représentant·es, la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) et ses fédérations départementales, le gouvernement propose une nouvelle loi d’urgence agricole. À rebours du changement climatique, elle ne résoudra aucun des problèmes structurels de l’agriculture française : disparition d’exploitations, incapacité de la majorité des agriculteur·ices à vivre décemment de leur travail, assujettissement aux subventions européennes fluctuantes… Mais cette loi permettra aux agro-industriels de s’enrichir davantage et de mettre à mal toute transition écologique. Cerise sur le gâteau, la loi entérine la notion de recours abusif, ce qui facilitera la condamnation d’un mouvement social qui aurait entravé l’installation d’une mégabassine, l’extension d’un canal fluvial ou l’ouverture d’une ferme d’élevage intensif. La condamnation à six mois ferme de Julien Le Guet, une des figures des mobilisations contre la mégabassine Sainte-Soline, ne peut qu’inquiéter.
Irrigation, tout part à vau l’eau
La question de l’eau est aussi omniprésente dans cette future loi. Mais, une fois encore, les décisions prises vont à l’encontre de l’intérêt général concernant ce bien commun. L’eau sera polluée, accaparée et sa gestion dérégulée. Cela va augmenter le ressentiment légitime d’une partie de la population contre le secteur agro-alimentaire, qui fait vivre une partie importante de la population sur ces territoires, mais pollue leur environnement. C’est le cas en Bretagne où l’eau est un sujet toujours d’actualité.
Si la pluie et l’océan sont deux évidences en Bretagne, la relation de la région avec l’eau est contrariée et on retrouve la doublette agriculture intensive et industrie agro-alimentaire comme élément perturbateur. Au cheval mort sous les algues de la plage de Saint-Michel-en-Grève, à la mort suspecte d’un homme à Binic, aux nombreux villages bretons dont les habitant·es ne peuvent boire que de l’eau en bouteille, aux plaintes de l’association Eau et rivières de Bretagne contre la pollution des cours d’eau au nitrate, entre autres, s’ajoute maintenant la gestion de l’eau du bassin de la Vilaine.
La Bretagne, que d’histoires d’eaux
La Vilaine est le plus grand fleuve côtier de Bretagne. Elle est alimentée par de nombreux affluents (la Seiche, le Meu, l’Oust, l’Ille…) pour un bassin-versant de près de 11 000 km2, soit un tiers de la surface de la Bretagne historique. Six départements sont concernés : Ille-et-Vilaine, Morbihan, Loire-Atlantique, Côtes-d’Armor, Mayenne et Maine-et-Loire. Son bassin est fortement fragilisé par l’activité humaine et pourtant 1,3 million de personnes y vivent – 1,850 million à l’horizon 2050 – et ont besoin d’une eau potable de qualité. Cette protection d’un espace naturel, ô combien essentiel, est attendue par les populations. C’est pour cela que des commissions planchent sur la gestion des ressources, l’irrigation agricole, les volumes nécessaires pour l’eau potable, l’industrie… À cela, il convient d’ajouter un élément structurel incontournable : le changement climatique.
Des collectifs regroupant des associations : Eau et rivières de Bretagne, UFC Que Choisir, Bretagne vivante, Agrobio 35… portent des revendications simples : renfor- cement de la protection des zones humides ; restauration des milieux aquatiques et humides ; renforcement de la protection des cours d’eau et des têtes de bassins-versants ; diminution de la contamination par les pesticides des eaux de surface et souterraines ; différentes mesures visant à réduire les quantités d’eau consommées par la population et toutes les activités économiques… C’est pourquoi, il y avait une forte attente des conclusions des études visant à déterminer les futurs volumes prélevables en eau, notamment pour l’irrigation agricole.
Et, encore une fois, la pression organisée conjointement par la FNSEA, la Coordination rurale et les coopératives agricoles, a abouti à un recul gouvernemental : S. Lecornu a décidé de geler les textes fixant ces volumes jusqu’à septembre. Cette gestion de l’eau sur le bassin de la Vilaine devient pourtant une problématique saisonnière : sécheresse l’été, inondations l’automne et l’hiver. Après les crues de 2025, plusieurs communes bretonnes en ont subi d’autres en janvier 2026. Les raisons de ces crues à répétition sont connues : pluies, entrées maritimes sur l’ensemble de la Bretagne historique, mais aussi, et surtout, artificialisation des sols, avec l’expansion d’une agriculture intensive qui grignote, entre autres, les prairies permanentes. Une gestion réfléchie et ancrée dans les réalités de la Vilaine est primordiale pour les populations si l’on veut éviter les crues annuelles comme l’accaparement de l’eau par l’agro-industrie.
Le 7 juin 2026, plusieurs milliers de personnes ont défilé à Rennes pour dénoncer la dégradation de la qualité de l’eau potable et le jusqu’au-boutisme de la FNSEA, prête à sacrifier la santé des habitant·es pour toujours plus de profits. Le 25 juin, une réunion devait statuer sur le Schéma d’aménagement et de gestion de l’eau (Sage) du bassin-versant du fleuve Vilaine. Les décisions prises concernant sa révision auront une dimension nationale, car selon le côté où tombe la pièce, les associations et habitant·es l’emporteront ou subiront encore le désastre de l’eau.
Ne pas prendre l’eau de toute part et arrêter d’écoper
La question de l’eau est incontournable partout dans le monde et elle s’inscrit pleinement dans nos mandats de luttes et de transformation sociale pour une autre société, plus juste, qui permette à tou·tes l’accès aux biens communs tels que l’eau. La FSU a toute sa place dans les luttes environnementales comme elle a pu le prouver à Sainte-Soline, contre les mégabassines, contre l’A 69, contre le mégacanal Seine-Nord-Europe ou dernièrement, en avril, contre un projet de mégabassine à Brissac au sud d’Angers – mégabassine construite dans une ancienne carrière d’une capacité de 350 000 m2 d’eau, soit l’équivalent de 120 piscines olympiques. Ces projets pharaoniques doivent être abandonnés, ils n’ont de sens que pour les productivistes, les libéraux hostiles à la notion de partage, d’équité et de sauvegarde du vivant.
Lors de son dernier congrès, la FSU a revendiqué une rupture écologique. En participant à l’Alliance écologique et sociale, elle réaffirme son ancrage dans les mobilisations environnementales. Pour certain·es, combattre des projets écocides n’est pas la priorité du syndicalisme. Pourtant l’avenir des populations se joue maintenant et cela passe par la résolution des questions écologiques impactant nos conditions de travail : classes en surchauffe en juin, bâtiments globalement mal isolés, activités en extérieur impossibles…
La FSU, dans les cadres unitaires larges, doit poursuivre son engagement pour la rupture écologique, l’accès de toutes et tous à l’eau et à une alimentation saine et nourricière, tout en garantissant des prix justes aux paysan·nes pour leurs produits. Cela peut aussi passer par la Sécurité sociale de l’alimentation (SSA) défendue et mise en œuvre comme un élément de réponse à cette précarité alimentaire grandissante et au constat des difficultés rencontrées par bon nombre de producteur·ices. ■
