Quelle est la situation à Cuba ?

Après avoir enlevé Nicolas Maduro au Venezuela en janvier 2026, Trump a déclaré que Cuba était le prochain pays sur sa liste. Il a renforcé drastiquement le blocus énergétique. Ce récit fictif d’une institutrice décrit avec réalisme cette situation.

■ PAR François Roche

« Ce matin, j’enfourche mon vélo pour retrouver les 30 enfants qui m’attendent. Ma collègue est absente, je dois inventer quelque chose pour que la journée ne semble pas trop longue aux enfants. L’école, comme le plus souvent depuis janvier, n’a pas d’électricité. Donc pas de ventilateur, pas de lumière, pas d’ordinateur.

Plus une goutte de pétrole importé n’entre dans les raffineries. Les États-Unis ont décrété que nous sommes un risque pour leur sécurité nationale. Après la prise de contrôle du Venezuela qui nous fournissait, ils ont interdit au Mexique de nous en vendre, sous peine de sanctions. Un seul pétrolier russe a réussi à contourner l’interdiction.

On a bien un peu de pétrole, mais il est plein de soufre, de piètre qualité. Le gouvernement dit qu’il abîme les raffineries, installées avant la chute de l’URSS et qui sont déjà bien obsolètes, comme nos usines de génération électrique. Peu d’électricité, quasiment plus d’essence.

Après le boulot, je rentre sur mon vélo. Dur par 30 degrés…

À l’appart’, l’électricité n’est pas revenue depuis hier soir. Il faut que je cuisine tout de suite le morceau de porc sur le réchaud à bois que mon voisin a fabriqué.

Mon moral est en berne, je ne peux même pas regarder la novela, « l’écoflow » [batterie qu’on recharge sur le secteur] que ma tante m’a envoyé des États-Unis n’a pas pu se charger aujourd’hui. Depuis plusieurs jours, je veux lui demander si elle peut m’envoyer un panneau solaire. Mais sans électricité, pas d’internet.

Demain, je n’irai pas au travail, je dois trouver de quoi manger pour moi, puis pour ma mère. Elle va avoir 80 ans, elle a cru aux projets de la révolution. Son frère est mort à la guerre contre les Sud-Africains, son fils, mon frère, s’est formé à la médecine. Après deux missions internationalistes, il a préféré ne pas revenir. Il nous envoie de temps à autre quelques dizaines de dollars qui nous aident bien avec toutes ces difficultés.

Le porc, je l’ai obtenu grâce à la famille de ma voisine qui vit à la campagne. Ils ont tué un cochon et l’ont amené, Dieu sait comment, à la Havane. Il nous reste cela de la solidarité.

Là-bas, les machines vieillissantes pour désherber, labourer, arroser sont à l’arrêt. Toute la production alimentaire nationale est en danger.

Les guajiros [paysan·nes] reprennent les habitudes qu’ils et elles avaient lorsque Fidel [Castro] avait décrété la « période spéciale en temps de paix » dans les années 1990 après l’effondrement du bloc soviétique. Les houes, bêches et râteaux sont de sortie.

La ville est calme, trop calme. Aucun véhicule thermique ne circule, le réseau de bus est à l’arrêt. Des milliers de Cubain·es ont ressorti les bici-taxis, en y adaptant des batteries chargées avec des panneaux solaires. Depuis quelques années, le gouvernement a autorisé leur importation par de petites entreprises privées.

Ce n’est pas le moment de tomber malade. Ces dernières années, beaucoup de médecins sont parti·es gagner leur vie à l’étranger pour soutenir la famille restée sur place. À ce déficit humain s’ajoute dorénavant les machines à l’arrêt : respirateurs, radios, pompes, etc. Sans compter la pénurie de médicaments. Certaines opérations indispensables se font à la lumière des téléphones portables.

Parfois, j’ai envie d’aller, avec mes voisin·es, taper sur des casseroles pour exprimer mon ras-le-bol. Mais contre qui ?

Contre le blocus ? Ça fait 70 ans qu’on le fait…

Contre le gouvernement ? Qu’est ce qu’il y peut… Et puis je veux pas de souci avec la police.

Je préfère ne pas gaspiller mon énergie et me serrer les coudes avec les voisin·es.

Le mois dernier, incitée par des voisin·es, je suis allée contresigner la « déclaration du 17 avril du gouver- nement révolutionnaire de Cuba ». Le président Diaz-Canel a déclaré que nous sommes 7 millions à l’avoir fait, tou·tes prêt·es à « donner notre vie pour l’indépendance nationale et la révolution ».

Mais je ne suis pas allée à la marche en soutien à Raul Castro. Il n’a jamais été aussi populaire que son frère et toutes ces manifs ont fini par me lasser. Même si son inculpation aux États-Unis pour avoir tiré sur des avions en 1996 est clairement un prétexte.

Le soir, j’écoute par la fenêtre l’exaspération de mes voisin·es et je me refais les débats qui nous animent depuis tant de décennies.

Pourquoi les États-Unis nous punissent-ils ainsi ?

Je n’étais pas née, mais je connais l’histoire. Cuba était une néo-colonie corrompue lorsque les « barbudos » ont renversé Batista.

La révolution était d’abord nationaliste, puis anti-impérialiste. Tout a basculé après la première réforme agraire qui s’en est pris aux propriétaires US à Cuba (1959-1962). À part celles et ceux qui ont quitté Cuba, l’immense majorité de la population était avec les révolutionnaires. Après leur défaite de la Baie des Cochons (1961), les USA ont instauré un embargo si sévère qu’on l’a tout de suite appelé « bloqueo ». Avant, toute notre économie était liée aux États-Unis. Plutôt que de renoncer, on s’est allié à l’URSS et notre révolution est devenue « socialiste ». En intégrant son système d’échanges internationaux, on a européanisé notre économie et on s’est retrouvé dépendant de l’URSS comme on l’était des USA. À 150 kilomètres de la Floride, on s’est retrouvé pendant des décennies avec plein de militaires russes tandis que les USA conservaient une base militaire à Guantanamo. Autant dire qu’on était au cœur de la guerre froide !

Si le système politique était calqué sur l’URSS, ça ne nous a pas empêché de rester des Caribéen·nes ! On a continué de rire, chanter, danser. C’était un drôle de mélange. Les congés payés et les vacances, les Ladas et les chaussures européennes, la viande en boîte… et la salsa. Des belles années… c’était tellement égalitaire qu’on pouvait presque laisser les portes ouvertes.

Plus secrètement, le pays accueillait toute la gauche révolutionnaire, en espérant élargir nos alliances. Mon oncle m’a souvent rappelé la confrontation entre les communistes (les « staliniens », il disait) et les partisan·nes du Che qui disaient que l’URSS aussi était impérialiste. Fidel n’a pas tranché. Aux « staliniens » la gestion de la politique intérieure et les relations à l’URSS, aux autres la solidarité internationale, les non-alignés et les revues intellectuelles discrètes.

Mais aujourd’hui à quoi bon le blocus ?

On n’a pas de pétrole comme le Venezuela, un tout petit peu de nickel. C’est sûr, on est bien placé sur le golfe du Mexique, sur les routes maritimes. Mais on ne les empêche pas de passer. On n’a pas de richesse à lâcher, sinon un gros potentiel touristique. Même les touristes US sont interdit·es de séjour chez nous ! Du coup, les affaires dans le tourisme, les nouveaux hôtels, le pays les a fait avec d’autres capitalistes : européen·nes, canadien·nes, russes, chinois·es…

Non, vous ne récupérerez pas ce que nous avons nationalisé dans les années 1960.

Non, vous ne prendrez pas le contrôle de notre industrie touristique.

Non, Cuba ne sera pas une colonie !

Et puis, il y aussi cette histoire d’élections. Il y a plusieurs millions de Cubain·nes, ivres de revanche, qui votent en Floride. Et c’est un des cinq États US qui font basculer l’élection. Pour s’assurer leur vote, il ne faut pas une politique de dialogue, il faut montrer de la « fermeté contre le castro-communisme ».

Franchement, s’il reste du castrisme, on est loin du communisme. Qu’on le déplore ou qu’on s’en réjouisse, avec le peu de ressources et isolé·es, il faudrait de grands changements géopolitiques pour réinventer un idéal !

Allez, je te laisse, je vais chercher un peu de salade au potager urbain. »

Face à ce récit, il nous faut prendre parti.

D’abord contre l’embargo, condition incontournable pour envisager toute discussion sérieuse sur Cuba. Il est inhumain, il tue chaque jour, pour des raisons idéologiques. De concert avec les condamnations régulières des Nations unies, sa fin doit aller de pair avec une nouvelle politique française et européenne, respectueuse de la souveraineté nationale, et ouvrant une autre voie que la saignée opérée par l’impérialisme sur les ressources des pays du Sud global.

En tant que syndicalistes et intellectuel·les, nous pourrions aussi (re)prendre langue avec ce qui reste sur place de penseur·euses des sciences sociales, avec un intérêt particulier pour aider les plus jeunes d’entre elles et eux à reprendre du pouvoir et de la visibilité sur place. ■

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