La Palestine, au cœur des luttes pour l’égalité et la justice

La question palestinienne traverse les luttes sociales et politiques du monde entier, comme l’ont montré ces derniers mois les flottilles pour briser le blocus à Gaza, les grèves des dockers en Italie ou les mobilisations des campus pour résister au génocide. Pourtant, ce mouvement de solidarité rencontre en Europe et aux États-Unis la répression et une criminalisation basée sur les accusations en antisémitisme ou en complicité de terrorisme. L’impensé derrière cette dernière accusation est le droit à la résistance armée face au fait colonial, reconnu par le droit international^1 mais effacé par le courant néoconservateur. Si ce droit à la résistance doit être conforme au droit international humanitaire et n’exempte personne de la responsabilité de ses actes, il doit pouvoir être évoqué librement et sans censure. À défaut, la négation du contexte colonial et de la capacité d’agir des dominé·es sert un récit : celui de l’ordre génocidaire et raciste qui tente de se déployer dans la région.

La lutte pour l’égalité et la justice en Palestine est en elle-même un terrain d’affrontements, idéologique mais aussi politique et social, parce qu’elle est dialectiquement articulée aux combats émancipateurs pour la démocratie, l’égalité, et la justice sociale et climatique.

Sa centralité tient d’abord à sa place historique dans le combat anti-impérialiste. La lutte des Palestinien·nes pour défendre leur droit à l’existence face à une forme particulière de colonialisme européen, le sionisme^2, s’inscrit dans une temporalité longue. Le sionisme, par delà sa diversité et l’affichage après 1948 d’un projet national dit « juif et démocratique », a mis en œuvre, dès le mandat britannique, un projet colonial de peuplement dont l’aboutissement actuel est une institutionnalisation de l’apartheid, une fragmentation spatiale et une inégalité structurelle entre les populations juives ashkénazes et les autres, Palestinien·nes, mais aussi les peuple bédouins du Neguev ou de façon souvent oubliée les juifs et juives « misrahim »^3.

Domination économique

Il faut aussi considérer la place centrale de ce projet colonial dans l’économie politique du capitalisme fossile. Si l’État israélien exerce sa domination au détriment d’une majorité des Palestinien·nes qui subissent la dépossession foncière et l’exploitation en tant que main-d’oeuvre, l’accumulation qui en résulte permet des enrichissements directs, à une échelle locale, des groupes de colons, mais aussi des secteurs clé du capitalisme israélien et occidental, autour de la construction, de l’armement et de la tech. Ces secteurs sont au cœur de la domination coloniale en Palestine et du maintien de l’ordre capitaliste à l’échelle internationale4. Israël est un relais militaire, économique et financier. Comme État colonial, il joue aussi un rôle régional pivot, par la mainmise sur les champs gaziers en Méditerranée, — enjeu du génocide —, par la maîtrise des technologies de désalinisation, et la place de son agro-industrie, pour l’intégration du Moyen-Orient dans le système d’accumulation impérialiste et écocide mis en place par les États-Unis après 1945. Les écocides à Gaza, où il reste moins de 5 % de terres cultivables, et au Sud Liban, ne constituent pas un dégât collatéral des guerres en cours mais un révélateur paroxystique des dynamiques à l’œuvre dans cet impérialisme israélien. La lutte des Palestinien·nes pour la terre a une double acception : de souveraineté populaire mais aussi de préservation du vivant face à un système qui détruit les conditions même d’existence de l’humanité.

Enfin, la domination des Palestinien·nes fait figure de laboratoire pour toute l’extrême droite mondiale. Le processus de fascisation qui se déroule en Israël^5 connaît une dynamique renforcée par la guerre, le poids pris par les colons religieux et les partis fascistes de Ben Gvir et Smotrich. Le racisme anti-arabes est indissociable de l’illibéralisme autoritaire du Likud de Netanyahu, qui l’a normalisé et institutionnalisé en 2018 avec la loi sur Israël État nation du peuple juif et mis en œuvre avec les guerres d’anéantissement à Gaza et au Sud Liban.

Une lutte syndicale

Les appels des syndicalistes palestinien·nes à la solidarité internationaliste pour s’opposer au génocide, pour empêcher le commerce des armes, pour préserver la terre et pour imposer le boycott, le désinvestissement et les sanctions (BDS) rappellent que la lutte pour une Palestine libre est une lutte politique, économique, écologique et à ce titre syndicale. Parce que l’oppression des Palestinien·nes, comme d’ailleurs la répression de celles et ceux qui en Israël défient l’apartheid, a des liens politiques, matériels et symboliques directs et concrets avec l’oppression systémique subie dans la société capitaliste par les exploité·es et les minorités. Le musellement des libertés, académiques et globales, la criminalisation de la solidarité, voulus par le gouvernement , esquissés notamment dans le projet de loi Yadan, disent combien l’effacement de la question palestinienne est un enjeu pour le pouvoir en place et combien y résister est une condition pour notre avenir démocratique. Une facette importante de l’affrontement pour l’hégémonie et l’imposition d’un ordre capitaliste écocide et autoritaire se joue sur la question palestinienne. Dans la lutte menée, se recomposent les aspirations à un universel humaniste, comme à un avenir libéré des logiques de domination et d’accumulation. En développant les mobilisations et solidarités concrètes contre le génocide, pour la justice et l’égalité, en amplifiant le mouvement BDS, en dénonçant les complicités politiques et économiques avec l’État d’apartheid israélien, le mouvement social aide la résistance des Palestinien·nes et leur lutte pour le démantèlement du système qui les opprime et, dans le même temps, il se renforce dans l’affrontement en cours face au fascisme. ■

Sophie Zafari et Antoine Vigot

  1. Voir Majd Darwish, « La légalité internationale de la résistance armée palestinienne » sur le site du Carep.

  2. Voir, parmi les ouvrages récents Rashid Khalidi, Cent ans de guerre contre la Palestine, une histoire de colonisation et de résistance, Actes Sud, 2026 et Ilan Pappe, Brève histoire du conflit israélo palestinien, Les liens qui libèrent , 2026.

  3. Sur cette question, voir Ella Shohat, Le sionisme du point de vue de ses victimes juives, les juifs orientaux en Israël, La Fabrique, 2006.

  4. Adam Hanieh, Robert Knox, Rafeef Ziadah, La Palestine au coeur du capitalisme mondial, Paris, Amsterdam éditions, 2026.

  5. Omer Bartov, Israël, une course vers l’abîme, Seuil, 2026.

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