Entretien avec Fabien Jobard – Police – un « racisme institutionnel » ?

  • Fabien Jobard est docteur en science politique et directeur de recherches au CNRS. Chercheur au Centre de recherche sociologique sur le droit et les institutions pénales (CESDIP), il travaille sur les questions de police et de justice comparée.

► Selon vos recherches, existe-t-il ce qu’on pourrait appeler un portrait type des victimes d’agressions policières actuellement, et plus particulièrement de celles tuées par la police depuis 30 ans ?

Tout dépend de ce que vous appelez « agressions policières ». C’est un terme que je ne reprendrais pas à mon compte, sauf sur les violences hors-service ; les recherches états-uniennes tendent par exemple à montrer que les policiers sont sur-représentés parmi les auteurs de violence conjugale. Lorsque le policier ou la policière est en service, il commet rarement une agression, totalement détachable des conditions d’intervention, de la mission…

En revanche, oui, il y a un portrait-type des victimes des violences illégitimes. Si l’on met de côté le domaine des manifestations, mobilisations collectives jusqu’à ce que l’on appelle les émeutes urbaines, le portrait-type des personnes concernées est celui au croisement de la relégation sociale et de la délinquance urbaine, la délinquance de voie publique, la délinquance du pauvre.

La tâche des policier·es, tel que le métier est encore défini de nos jours, est la surveillance des illégalismes de voie publique : vols de et dans les véhicules, revente de stupéfiants, violences, voire délits de coexistence urbaine comme les fameux rassemblements dans les halls d’immeuble. Ce ne sont pas les cols blancs qui commettent ces actes et sont visibles, mais les jeunes hommes en situation d’oisiveté apparente, entre l’école qu’ils ont quittée, ou qui les a rejetés, et le marché du travail qui ne les accueille pas.

Avec cette clientèle policière, une relation ancienne s’est établie, que l’on peut faire remonter aux origines mêmes du fait urbain. Cette relation s’est spécialisée avec les politiques de logement des populations industrielles des années 1950 et 1960, qui ont fait des enfants d’immigré·es, les moins doté·es scolairement, les plus exposé·es à la vigilance policière.

En ce qui concerne la question des morts survenus au cours d’interventions policières, le portrait pourrait différer quelque peu car une loi votée en 2017 a donné l’impression aux policier·es qu’ils et elles pouvaient tirer sur les auteur·rices de simple refus d’obtempérer. Or quand on refuse de s’arrêter, c’est qu’on a à perdre à un contrôle policier. Par exemple, et c’est le plus courant, lorsqu’il ne reste plus beaucoup de points sur son permis et qu’on est en infraction. Pourtant, quand on regarde attentivement les informations collectées sur ces événements, par exemple par le journal Bastamag, on voit que les hommes racisés, ou leurs passager·es sont plus nombreuses et nombreux parmi les victimes qu’ils et elles ne le sont dans la population. Même si ici la prudence s’impose car d’un point de vue statistique nous évoquons, heureusement, des « petits nombres », (1 en 2024, 3 en 2023, dont Nahel, mais 13 en 2022, une année record en la matière).

► Quel type de liens établiriez-vous entre les formes violentes de maintien de l’ordre actuel et une forme de traitement néocolonial vis-à-vis des catégories de la population qui sont immigrées, descendantes de l’immigration postcoloniale et/ou racisées ?

L’histoire des violences policières en France doit se lire à l’aune de l’histoire urbaine, industrielle et coloniale. Ces trois dimensions sont dramatiquement liées. À la fin des années 1950, le FLN exporte ses opérations militaires en métropole et en particulier à Paris. Dans le cadre de l’état d’urgence, le préfet de police Maurice Papon se voit alors confier la tâche d’un maintien de l’ordre particulièrement brutal et sans le contrôle de personne. En région parisienne, où vit une bonne part de l’immigration nord-africaine, les pratiques policières sont au croisement de deux histoires.

L’une est locale : la violence policière à l’égard des travailleurs nord-africains dont beaucoup sont français, notamment via une brigade créée dans les années 1920 qui leur est consacrée, et qui était à la fois dérogatoire, opaque et brutale. Dissoute après la guerre, elle fut recréée sous le nom de « brigade des agressions et des violences », mais toujours chargée des Maghrébins.

Face à la guerre d’indépendance, Charles de Gaulle fit le choix d’ajouter à cette histoire parisienne l’histoire coloniale. Il nomma le préfet de Constantine, M. Papon, à la préfecture de police afin de « traiter le problème nord-africain » avec toute l’intensité répressive vécue en territoire colonial. La continuité est revendiquée.

Les décennies suivantes auraient pu être celles du lent abandon de cette ligne coloniale. C’est là que l’histoire économique joue son rôle. Dès les chocs pétroliers des années 1970, ce sont les enfants (les garçons) de l’immigration coloniale qui sont les plus touchés par le chômage, car les plus en difficulté scolaire, et donc les plus directement frappés par l’oisiveté. Ils alimentent une clientèle que les policiers estiment leur. Sans compter qu’une partie d’entre eux furent rapatriés d’Algérie et en ont importé leurs vues et leurs pratiques. Les choses n’iront pas ensuite en s’améliorant, au contraire, car les gouvernements socialistes ont fait le choix de convertir la France à une économie de services, avec les vagues de désindustrialisation qui vont avec. La population de la clientèle policière, population pauvre, urbaine, masculine, post-coloniale, a démesurément crû.

Ce croisement entre histoire coloniale, histoire urbaine et histoire économique fait vraiment la singularité de la France. Vous ne rencontrez absolument pas ce cocktail détonnant en Allemagne ni en Italie ou en Espagne. Seule l’Angleterre serait comparable mais ce pays n’a jamais connu de guerre de décolonisation sur son propre territoire ni de colonie de peuplement.

► D’après vous, existe-t-il un continuum allant du contrôle au faciès aux meurtres policiers ? Si tel est le cas, peut-on parler de racisme systémique au sujet de l’institution policière ?

Il faut toujours être prudent avec les généralisations. Les contrôles d’identité, ce sont, nous dit la Cour des comptes, une quarantaine de millions d’interventions par an. Les interventions mortelles, au pire quelques dizaines. Mais il est vrai que les contrôles d’identité dits « préventifs », prévus par le Code de procédure pénale, sur réquisition du procureur de la République, visent non pas les populations racisées, mais leurs lieux de vie et les points de passage entre centres-villes riches et zones reléguées. Ils visent donc les jeunes hommes racisés.

Pour toutes ces raisons, même s’il ne faut pas fétichiser les épithètes, je préfère parler de « racisme institutionnel » plutôt que « racisme systémique », car je crois que la police est, en tant qu’institution, dépositaire d’une histoire triangulaire, entre colonialisme, économie et urbanisme. Le problème est considérable car la police n’est pas seule responsable de tout, y compris de l’histoire qu’elle porte avec elle. C’est dire si le temps long est requis pour la réformer. ■

PROPOS RECUEILLIS PAR ANTOINE CHAUVEL