Éducation – la poursuite du puzzle inégalitaire

PAR ADRIEN MARTINEZ

La double annonce d’Édouard Geffray, l’une concernant le plan 800 collèges, l’autre ajournant tout refonte de la carte de l’éducation prioritaire, témoigne d’une volonté d’assumer encore plus une contractualisation des moyens, une mainmise sur les pratiques professionnelles et, ce faisant, le maintien et le renforcement des dynamiques inégalitaires.

Le ministère s’était engagé à une refonte de la carte de l’éducation prioritaire (EP) en ce mois de janvier, mais Édouard Geffray a annoncé son report après la future élection présidentielle. Alors que la carte n’a pas été modifiée depuis 2014, et que la publication de l’indice de position sociale (IPS) par la Direction de l’évaluation de la prospective et de la performance (Depp) invitait à répondre aux milliers d’écoles et établissements pouvant justifier d’un classement en EP, d’autres choix sont imposés. L’éducation prioritaire a été le terrain privilégié de la contractualisation et du contrôle des pratiques professionnelles.

Outre le plan 800 collèges (voir page 12), Geffray a annoncé la signature de contrats locaux d’accompagnement (CLA) dans 21 collèges (IPS inférieur à 80) et 66 écoles (IPS inférieur à 90) pour traiter les « situations les plus critiques d’établissements confrontés à de très fortes fragilités sociales ». En lieu et place d’une intégration dans l’EP, c’est une logique de contrats qui s’impose. Des moyens sont certes mobilisés (indemnités pour les personnels enseignants, « attention portées » aux effectifs…), mais uniquement pour la durée du contrat. Dans le premier degré, des enseignant·es surnuméraires pourront être attribué·es, mais uniquement sur projet.

Une mutation à bas bruit de l´éducation prioritaire

Cette logique n’est pas sans rappeler celle ayant présidé au plan « Marseille en grand », étendue dans le cadre des projets labellisés « notre école faisons-là ensemble » (Nefle), ou des cités éducatives, dont le nombre croît à chaque rentrée. Rompant avec une attribution de moyens supplémentaires en fonction de critères sociaux, c’est l’élaboration de projets qui est au centre du dispositif, projets devant répondre au logiciel libéral et managérial : poids de l’évaluation, valorisation des « données probantes », dont les résultats aux évaluations nationales, intériorisation dans le collectif professionnel de rapports hiérarchiques… Et alors que rapidement les moyens se sont évanouis, le pilotage est resté.

Et ce pilotage a comme thermomètre les évaluations nationales. Dans les écoles appartenant à un réseau d’éducation prioritaire sur-performant par rapport aux autres écoles à IPS équivalent, ce sont, par endroits, les moyens des réseaux d’aide aux élèves en difficulté (Rased) qui sont enlevés pour les attribuer à des écoles de centre-ville. Dans les écoles ayant des performances inférieures aux écoles à IPS équivalent, des « résidences pédagogiques » menées par la hiérarchie intermédiaire s’installent dans l’école pour imposer des modifications de pratiques pédagogiques, non étayées didactiquement mais diligentées par le ministère.

Derrière le pilotage, l’assignation à résidence sociale

L’effet de ces prescriptions est aujourd’hui admis jusque dans les travaux de la Depp : ils invalident l’effet positif que l’on aurait pu espérer des dédoublements des classes de GS, CP et CE1 en REP, avec notamment une augmentation des inégalités de performance pour les compétences de plus haut niveau.

C’est au final un pilotage qui non seulement vise la conformité avec les résultats attendus en fonction de l’IPS de l’établissement, mais aussi l’assignation à l’échec scolaire. D’autant plus que ce pilotage s’articule avec une série de mesures (réforme des programmes, des lycées…) pensée pour un élève standard, en réussite, pour lequel le rythme des apprentissages est adapté et à qui il n’est pas nécessaire d’expliciter la posture intellectuelle requise par l’école. Cela renvoie les élèves en difficulté, majoritairement issu·es des classes populaires, aux marges didactiques et temporelles de l’école.

Loin d’une accalmie sur le front scolaire, nous assistons au déploiement de nouvelles pièces du puzzle inégalitaire. Et si les logiques austéritaires n’en sont pas absentes, elles sont loin de tout expliquer. Plan 800 collèges, contractualisation, résidences pédagogiques sont intrinsèquement marqués d’une volonté de contrôle des pratiques professionnelles, pour qu’elles soient conformes à celles exacerbant les inégalités d’apprentissage. ■