PAR JULIEN GOSSA
L’austérité est devenue routinière dans l’Éducation nationale : suppressions de postes, fermetures de classes, hausse des effectifs, réformes permanentes… Ce qui se joue aujourd’hui dans l’enseignement supérieur public, et principalement à l’université, prolonge et radicalise ces dynamiques, avec une nouveauté majeure : pour la première fois depuis l’après-guerre, la politique publique ne vise plus à élargir l’accès aux études supérieures, mais elle organise sa contraction.
Pendant un demi-siècle, l’objectif a été d’amener une part toujours plus importante d’une classe d’âge au baccalauréat, puis au supérieur. Cette massification a transformé la société française, inversant progressivement sa stratification éducative : dans les années 1970, la moitié des jeunes sortaient du système éducatif avec une éducation seulement primaire, alors qu’ils et elles sont plus de la moitié aujourd’hui à en sortir avec une formation supérieure au baccalauréat.
Mais, depuis le début des années 2000, notre régime éducatif affiche plutôt une forme de stagnation, en partie masquée par une démographie dynamique et la réforme du baccalauréat professionnel : les objectifs historiques de 80 % d’une classe d’âge au bac et 50 % diplômée du supérieur sont désormais atteints, et même dépassés, sans que d’autres ne soient fixés.
Cette situation n’est pas une surprise : dès 1994, François Bayrou, alors ministre de l’Éducation nationale, déclarait qu’il faut « Passer du siècle de la quantité au siècle de la qualité. Passer de la massification à la démocratisation et du même mouvement rendre à notre société les conditions d’une adhésion à l’école sans laquelle il n’y a pas de succès possible. »1
Plusieurs signaux convergent pour démontrer que nous basculons maintenant dans un nouveau régime scolaire, que l’on pourrait qualifier de démassification ou de décroissance éducative : la baisse du nombre d’étudiant·es, sous l’action conjointe de la démographie et de l’action publique.
Une rupture historique : de la stagnation à la démassification
En 2006, le nombre de naissances s’est mis à stagner, avant d’entamer une décroissance brutale à partir de 2010. Cette dénatalité frappe déjà de plein fouet le primaire, dont la question budgétaire se résume à décider quelles classes fermer. La possibilité d’en profiter pour diminuer la taille des classes pour améliorer la qualité, bien qu’économiquement équivalente2, est totalement ignorée de la puissance publique. La dénatalité atteint en ce moment le secondaire, et sera aux portes du supérieur en 2029, avant de s’accélérer brutalement à tous les niveaux éducatifs à partir de 2033. La baisse du nombre d’élèves et d’étudiant·es est inéluctable.
Mais à cette baisse inéluctable s’ajoute une volonté politique de diminuer les poursuites d’études, à tous les niveaux éducatifs. Deux de nos derniers ministres de l’Éducation, G. Attal et É. Geffray, ont annoncé des réformes visant à réduire les taux de réussite au diplôme national du brevet des collèges et au baccalauréat.
Plus discrètement, l’indicateur de performance annexé au budget de l’État fixe désormais comme cible la diminution de la part des néo-bacheliers recevant une proposition sur Parcoursup : 95 % en 2024, 93,5 % en 2025, 93 % en 2026. La réduction ciblée en 2025 a été parfaitement atteinte.
Autrement dit, la représentation nationale assume un objectif de réduction des taux de poursuite d’études, en plus de la réduction du nombre de jeunes. Cette politique se traduit déjà, dans le supérieur, par la contraction du nombre de places en master, et par un changement de doctrine des rectorats quant à la suppression de places dans les formations universitaires : ces suppressions étaient jusqu’alors fermement refusées, mais elles sont désormais acceptées silencieusement un peu partout sur le territoire.
Une offre publique sous pression et une offre privée en expansion
Si l’objectif national n’est plus l’expansion scolaire, alors on comprend mieux la mise sous pression budgétaire des universités, dont toutes viennent de voter un budget initial en déficit. La courbe qui compare leur dotation (SCSP – subvention pour charge de service public) et leur dépense de personnel (masse salariale) est explicite : à effectif constant, à partir de 2022, le gouvernement a pris la décision d’augmenter les charges qui pèsent sur les universités, aboutissant à une différence entre dotation et rémunérations de plus d’un milliard d’euros.
C’est après avoir pris cette décision politique que le gouvernement a décidé d’ouvrir les « assises du financement des universités », dont la question principale est : comment sortir du tabou de l’augmentation des frais d’inscription payés par les étudiants pour accéder aux études universitaires ?3 Cette hausse est déjà à l’œuvre, à très grande vitesse, dans les écoles supérieures publiques.
Cette mise sous pression budgétaire organisée du secteur public a eu lieu en plein « quoi qu’il en coûte », c’est-à-dire pendant que le gouvernement dépensait sans compter, notamment dans l’alternance, qui est devenue, en quelques années, une des plus importantes dépenses nationales (environ 25 Md€ par an). Le nombre d’apprenti·es dans le supérieur a explosé, passant d’environ 180 000 en 2018 à 630 000 en 2023, sans effet visible sur l’emploi des jeunes. Mme Pénicaud est maintenant au conseil d’administration de Galiléo Global Education, principal bénéficiaire des subventions de l’alternance rendues possibles par la Loi Pénicaud de 2018.
Cette aubaine, pilotée par le ministère du Travail et non pas celui de l’Enseignement supérieur, a généré une explosion des formations privées, dont le taux de croissance entre 2010 et 2023 est de 76 %, quand le public se limite à 15 %. Une croissance aussi rapide, sans cahier des charges ni contrôle, a inévitablement mené à de lourds problèmes de qualité, quand ce n’est pas tout simplement des arnaques.
Nous sommes donc dans une configuration dangereuse : inflation de l’offre – surtout privée – et déflation programmée de la demande – par la démographie et par la restriction des poursuites d’études. Cette combinaison est typique des situations de bulle prête à éclater.
Les exemples étrangers devraient nous alerter. En Angleterre ou aux États-Unis, la mise en marché de l’enseignement supérieur et le recours massif aux frais d’inscription n’ont pas stabilisé le système : fermetures de filières, suppressions de postes, dépendance aux inscriptions d’étudiant·es étranger·es, et endettement massif. Le financement par les familles ne fonctionne que dans un contexte d’expansion des effectifs. En période de contraction, il aggrave la fragilité.
Privatisation et éduscepticisme, menaces pour la démocratie
À cette dynamique s’ajoute la diffusion d’un discours édusceptique dans l’espace public : il fait du diplôme un produit douteux car en trop grand nombre, et de l’enseignement supérieur une dépense plutôt qu’un investissement. L’engouement pour l’IA laisse envisager que les compétences intellectuelles pourraient être externalisées vers les machines, signant l’obsolescence de l’éducation. Certains le formulent explicitement : « Arrêtons d’enseigner un milliard de conneries aux gamins », « En finir avec le bac+5 », « Ne faites plus d’études »…
Un éduscepticisme assumé se diffuse : l’université serait trop coûteuse, les diplômes trop nombreux, les études trop longues. L’enseignement supérieur n’est plus présenté comme un investissement collectif, mais comme une dépense à contenir et à transférer aux ménages.
La question n’est donc pas seulement budgétaire, mais stratégique, démocratique et idéologique : après la massification, quelle mission confier à l’enseignement supérieur public ? Former une élite restreinte ou élever le niveau de qualification de toute la population ? Investir dans la capacité collective à raisonner, débattre, innover, ou se limiter à une simple forme d’insertion professionnelle ?
Dans le monde qui s’annonce, la différence sera faite par le nombre de citoyen·nes formé·es au raisonnement sur les preuves, à la gestion de l’incertitude, de la complexité et des controverses. Autrement dit, il faut faire de la méthode scientifique une compétence citoyenne essentielle du XXIe siècle, ce que seul est capable de réussir un enseignement supérieur public, de qualité, mais surtout offert au plus grand nombre. ■
- François Bayrou. (1994). Déclaration de M. François Bayrou, ministre de l’Éducation nationale, sur les propositions de réforme du système scolaire dans l’enseignement primaire et secondaire afin de lutter contre l’échec scolaire, Paris le 9 mai 1994. Pour les 155 propositions, voir https://www.vie-publique.fr/discours/137031-declaration-de-m-francois-bayrou-ministre-de-leducation-nationale-su
- Pauline Charousset, Julien Grenet, Nina Guyon, & Youssef Souidi. (2025). Taille des classes et inégalités territoriales : Quelle stratégie face à la baisse démographique? [Perspectives budgétaires]. Institut des Politiques Publiques – IPP. https://www.ipp.eu/publication/taille-des-classes-et-inegalites-territoriales-quelle-strategie-face-a-la-baisse-demographique/
- Gossa, J. (2026, janvier 12). Assises du financement des universités : Va-t-on sortir du tabou ? https://blog.educpros.fr/julien-gossa/2026/01/12/assises-du-financement-des-universites-va-t-on-sortir-du-tabou/
