La bataille oubliée du remembrement

À la sortie de la Seconde Guerre mondiale, l’État français, avec l’appui de la FNSEA, redessine les terres agricoles, regroupant les petites parcelles et arrachant haies et talus afin que les champs soient accessibles aux machines. L’agriculture se met au service d’une expansion industrielle à visée exportatrice, au nom de la puissance agricole française. Contrairement au récit dominant, ce remembrement s’est fait au prix de conflits dans les villages, de contestations paysannes et de traumatismes humains. Des centaines de milliers d’exploitations agricoles disparaissent, le nombre de paysan·nes et de salarié·es agricoles passe de 7 à 3,8 millions entre 1946 et 1962 : « le plus grand plan social qu’a connu la France ».

Cette histoire d’agriculteur·ices qui ont tenté de résister à ce bouleversement est racontée dans la BD Champs de bataille, l’histoire enfouie du remembrement1. Une œuvre extrêmement documentée et sensible à lire absolument pour comprendre l’origine du modèle agricole actuel et redonner mémoire et dignité à celles et ceux qui ont lutté.

Écoutez la voix des paysannes

Il aura fallu attendre 1980 pour que les femmes puissent accéder au statut d’exploitantes agricoles dont elles représentent aujourd’hui le quart et 32 % des actif·ves permanent·es.

Malgré tout, elles doivent encore lutter pour avoir une place. Et comme dans l’ensemble de la société, le milieu agricole est empreint des mécaniques patriarcales. Ici ou là,des groupes d’agricultrices s’organisent et les témoignages divers viennent visibiliser le sexisme et les discriminations vécues.

« Selon les cas, on peut être idéalisée, glorifiée, portée au rang de superwoman : on admire cette femme qui fait un métier d’homme. D’autres fois, on aimerait nous cantonner à la place d’à côté, à celle qui accueille, qui diversifie, qui assiste, qui fait la paperasse », expliquent Céline, Fanny, Florie, Guilaine et Marion, qui ont créé le collectif Les paysannes en polaire, en postface de leur succulente BD Il est où le patron ?2 Ces chroniques paysannes débutent sur les freins à l’installation d’une « petite repreneuse » de chèvrerie ardéchoise, célibataire.

Une injonction au couple et une déconsidération a priori, dont font part, avec beaucoup de similitudes, Charlotte, Gwennen et Marie-Édith, éleveuses de vaches laitières près de Rennes dans le podcast Paysannes en lutte3. Comme Coline, fromagère dans la BD, les membres du collectif breton Les Elles ne se sentaient pas toutes féministes au départ, mais c’est le partage de leurs problématiques et expériences propres qui les unit. Les contraintes liées aux règles ou à la maternité, la répartition et la hiérarchie des tâches (domestiques comme professionnelles), leur invisibilisation, le modèle viriliste du travail agricole, le solutionnisme technologiste dont elles sont souvent exclues (la non-légitimité intégrée de conduire le tracteur par exemple), les préjugés et réflexions paternalistes et sexistes qui vont avec…

En se rassemblant, les paysannes trouvent des lieux non seulement d’écoute en écho – accédant à une compréhension féministe de leur situation – mais également de coopération et de sororité. Elles se forment à des outils, gagnent en confiance et autonomie, inventent des adaptations pour compenser la moindre force physique, s’entraident pour faire face à une précarité et un rude métier. Elles échangent aussi leur questionnement, leur choix de pratiques agricoles et leur point de vue sur le monde. ■

Mathilde Blanchard

  1. Champs de bataille, l’histoire enfouie du remembrement d’Inès Léraud et Pierre Van Hove, éd. Delcourt.
  2. Il est où le patron de Maud Bénézit et les paysannes en polaire, éd. MARAbulles.
  3. Paysannes en lutte, deux épisodes à retrouver sur « Un podcast à soi » de Charlotte Bienaimé, sur Arte Radio.

POUR ALLER PLUS LOIN :

Agricultrices. Semer, nourrir, résister de Clotilde Bato, éd. Les Pérégrines. À travers une analyse et nombreux témoignages, le livre interroge la place des agricultrices dans l’histoire et dans le système agricole actuel dans une vision agroécologique paysanne, féministe et solidaire. Rencontre avec l’autrice au salon du livre de Paris le 17 avril.