Pour une bifurcation écologique et sociale

35 jours consécutifs de pluie, passage des tempêtes Nils et Pedro… les aléas météorologiques, accentués par le dérèglement climatique, inquiètent légitimement les agriculteur·ices et s’ajoutent au risque régulier de grippe aviaire ou à l’apparition de la dermatose nodulaire contagieuse.

Si les dénonciations des politiques publiques et d’un système à bout de souffle se recoupent, les attentes diffèrent. Selon une enquête menée par l’École nationale agronomique de Toulouse, 34 % des agriculteur·ices attendent une reconnaissance identitaire de leur place singulière dans les territoires. Une conception qui peut rappeler celle de l’extrême droite qui exalte la figure du paysan et « surfe sur ce mot et ses stéréotypes du paysan enraciné à son pays et donc opposé au migrant, même si c’est une image complètement fantasmée de la France d’antan », explique Anthony Hamon, docteur en histoire contemporaine, spécialiste de l’histoire des campagnes et de l’agriculture. Pour le SNE-FSU et le Snuitam-FSU, les violences de la FNSEA ou de la Coordination rurale contre les agent·es de l’État chargé·es des missions de contrôle sont révélatrices d’une connivence entre l’extrême droite et l’agro-industrie (page 20).

À l’opposé, un pôle « écologiste, social et altermondialiste » attend une reconnaissance politique de sa contribution à la transformation de l’agriculture (34 %). Les oppositions se cristallisent autour des enjeux d’accès et d’usage des terres et de l’eau, et de l’autorisation de certains pesticides particulièrement dangereux, témoignant de deux modèles agricoles opposés. Le gouvernement a évidemment choisi son camp.

La nouvelle loi d’urgence agricole en préparation inquiète la Confédération paysanne, pour qui, « organisée autour de trois axes, l’eau, la prédation et les moyens de production, cette loi risque d’aggraver la situation » (page 21). Avec le collectif Nourrir (comprenant une cinquantaine d’ONG (dont Greenpeace, Action contre la faim…), elle a dévoilé lors du Salon de l’agriculture une contre-proposition de loi pour « protéger le revenu » paysan, préserver la qualité de l’eau et les ressources naturelles, et renforcer « le droit des citoyens » à « une alimentation saine et durable », fixant par exemple un objectif de 50 % de surfaces en agriculture bio d’ici 2038. Une urgence pour contrecarrer un productivisme installé à l’heure où la Commission européenne veut appliquer provisoirement l’accord commercial avec les pays du Mercosur.

Un modèle productiviste mortifère

Si le modèle agricole productiviste existait déjà au XIXe siècle, il s’accélère au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, remplaçant progressivement une agriculture vivrière par un modèle commercial intensif destiné à nourrir la population mondiale en augmentation. En France, promu par l’État, il s’installe avec la mise en place de la politique agricole commune (PAC), en 1962, et les opérations de remembrement généralisées à partir des années 1950, mais testées dès 1918 dans les régions dévastées par la guerre (page 22).

Pour Sophie Grosbon, chercheuse en droit international, le libre-échange et la mise en concurrence hors normes environnementales et sociales favorise l’agriculture intensive. De plus, « la valorisation et l’expansion d’un modèle global de surconsommation à bas prix, basé sur une utilisation effrénée des ressources jouent un rôle fondamental dans le dérèglement écologique » (pages 18-19). Deuxième secteur émetteur de gaz à effet de serre, l’agro-industrie pollue durablement les sols et l’eau, dans un processus mortifère pour les paysan·nes (dont la première cause de mortalité est le cancer), les consommateurs et consommatrices et la planète.

Ce système étouffe les fermes et aggrave les inégalités : installation difficile, surendettement, précarité, pénibilité, salaires et retraites misérables sont le lot des petit·es exploitant·es, ouvrier·ères agricoles et saisonnier·es, et particulièrement les femmes. Ces dernières se regroupent de plus en plus au sein de collectifs permettant prise de conscience féministe et solidarité (page 20).

L’urgence du changement

Face aux enjeux environnementaux, dans un contexte de renouvellement des générations – d’ici 2030 plus d’un tiers des exploitant·es agricoles atteindront l’âge de la retraite – la question de la formation est prise entre des pratiques intensives majoritairement implantées et des alternatives raisonnées et agroécologiques. Le Snetap-FSU fixe, avec la Confédération paysanne, « l’objectif d’installations nombreuses pour avoir un million de paysan·nes autonomes plutôt que peu de fermes avec un salariat massif », et se bat en contexte d’offensive de l’agro-industrie, pour changer de modèle (page 23).

Sophie Grosbon précise : « Un nouveau contrat social agroalimentaire cherche à redonner du pouvoir aux choix collectifs. » Des expériences locales émancipatrices autour de fermes collectives, publiques ou d’une sécurité sociale de l’alimentation vont dans ce sens.

L’agriculture est une question sociale qui ne regarde pas seulement le monde agricole. C’est tout l’enjeu de la construction d’alliances les plus larges possible (page 25), une nécessité urgente : il en va de l’avenir des sociétés humaines, des écosystèmes et de la planète. ■

MATHILDE BLANCHARD ET MARIE HAYE