PAR JEAN-PHILIPPE CHETAUD
Entre coupes budgétaires et dissolutions, le mouvement associatif est en crise. Jean-Philippe Chetaud, militant syndical, président de la fédération 64 de la Ligue de l’enseignement, revient sur les missions des associations d’éducation populaire, et plus particulièrement de la Ligue.
Le 11 octobre 2025, le mouvement associatif se mobilisait pour alerter contre une crise traversée par ce secteur confronté à de nouvelles coupes budgétaires et une marchandisation du modèle. Ajouté à un contexte de discrédits médiatiques ou de dissolutions d’associations telles que les Soulèvements de la Terre, la Jeune garde ou l’Institut européen des sciences humaines (IESH), ou encore la mise en place d’un contrat d’engagement républicain, le secteur se trouve dans une situation inédite.
Une association, c’est la réunion de plusieurs citoyen-nes autour d’un projet ou d’une idée commune. La liberté de s’associer est inséparable de l’histoire de l’installation de la culture républicaine en France. En 1901, une majorité républicaine au Parlement, de très forts mouvements républicains infusent leurs principes et leurs idées au cœur-même du gouvernement: la Ligue des droits de l’Homme, la Ligue de l’enseignement. En 1910 est créée l’École émancipée…
125 ans plus tard, le paysage a changé. À l’origine force de regroupement de citoyen·nes, le mouvement associatif est devenu aujourd’hui une mosaïque d’initiatives et de projets. Une galaxie d’associations parfois utilisées par les collectivités publiques pour agir en lieu et place des communes, des départements, des services de l’État. Des associations parfois créées pour camoufler une démarche d’auto-entreprise.
La vie associative est-elle un rempart contre la société capitaliste occidentale? Il serait très exagéré de l’affirmer! Mais le principe associatif est très mal supporté par la pensée capitaliste: d’un côté l’affirmation de l’émancipation individuelle au travers de projets collectifs, de l’autre le culte de l’individualité et la conception d’un appareil d’État au service d’une oligarchie.
Une autre éducation
On apprend dans le cadre associatif à faire des choses qu’on n’enseigne pas dans les établissements académiques: prendre des responsabilités, apprendre des fonctions de direction par exemple. Apprendre avec ses pairs, par ses pairs. Ce que les pédagogues définissent comme une « éducation non formelle », en regard de l’éducation formelle et académique.
C’est ce que nous appelons l’éducation populaire. L’objectif n’est pas de concurrencer l’ENA et les grandes écoles dans la formation des élites! Le modeste et immense objectif de l’éducation populaire est de fabriquer des citoyen nes éclairé es capables de
comprendre les discours, les enjeux, les controverses du débat démocratique. Des citoyen·nes capables de prendre en main, localement, régionalement, nationalement, à l’échelle européenne leurs responsabilités. Ce qui revient à rendre possibles les contrepouvoirs. Et c’est bien ce qui inquiète nos dirigeant·es!
Marchandisation et concurrence
Le mouvement associatif se professionnalise. Certains parlent d’une crise du bénévolat. Nous parlerions plutôt d’une crise d’adaptation des associations à l’évolution bureaucratique de plus en plus complexe de l’État.
Le mouvement de la Ligue de l’enseignement, par exemple, s’est créé et développé de 1856 à 1914 autour de la petite bourgeoisie franc-maçonne, des artisans instruits et du corps des instituteurs et institutrices, avec le soutien de l’appareil d’État soucieux de construire une République rendant impossible le retour en arrière vers la monarchie et la mainmise du clergé catholique.
Reposant, des années 1920 aux années 1940, sur le réseau militant des instituteurs et institutrices, le mouvement bénéficie d’un nouvel élan avec les milliers de postes mis à disposition par le gouvernement provisoire en 1946. Ce sont des salarié·es de l’Éducation nationale, payé·es par l’État pour être des militant·es! C’est le début de la professionnalisation des fonctions. Avec, toujours, une relation « Je t’aime, moi non plus » entre la puissance qui finance et la puissance qui agit sur le terrain et qui finit, tout comme les syndicats enseignants Syndicat national des instituteurs (SNI) et Syndicat national des enseignements du second degré (Snes), par inspirer très fortement les politiques éducatives.
Un grand nombre de ces collègues assurent des directions de maisons d’enfants, de centres de colos, des fonctions de délégué·es à la culture, au spectacle vivant jeune public, de coordination des foyers ruraux. Des postes de cadres.
Il y a une rupture à partir de 1986 : le ministère Monory (c’est Chirac qui a gagné les élections) commence à supprimer ces postes mis à disposition. Pour compenser cette attaque, se met en place une subvention globale censée permettre aux associations de recruter des personnels de droit privé.
Cette subvention globale, c’est ce que nous appelons la convention par objectifs (CPO). Cette CPO est une subvention attribuée en fonction de ses actions réelles, elle peut être réduite ou supprimée selon les gouvernements et la volonté des Princes. Chaque fédération de la Lique reçoit une part de cette subvention globale.
C’est le début de l’arnaque : avec l’équivalent de six postes d’enseignant es mis à disposition, on pouvait recruter six cadres de droit privé en 1983. L’équivalent de ces six emplois mis à disposition en 2025 aurait permis de recruter douze cadres… soit 6 emplois perdus.
La baisse du financement des associations est une attaque contre l’emploi et contre les politiques de développement social.
Pour autant, nous affirmons la nécessité de financer les associations pour ce qu’elles sont, c’est-à-dire des fabriques de citoyen·nes. Nous ne voulons plus être financé·s pour ce que nous faisons. Parce que c’est la dépendance aux marchés publics, à la moins-disance, à la concurrence entre associations pour arracher les fonds nécessaires à la survie.
Parce qu’une lecture néolibérale de la comptabilité publique permet d’interdire de financer le fonctionnement des associations, autorisant seulement le financement (ou pas) des réponses à des appels à projets.
Pour une démarche citoyenne et solidaire
Une autre difficulté rencontrée est celle du sentiment global d’impuissance d’une grande partie de la population. Impuissance qui se traduit par l’abstention électorale notamment.
Nous revendiquons le droit d’être considéré·s comme des corps intermédiaires entre l’État et les citoyen·nes. Pas seulement comme des courroies d’application descendante des politiques publiques! Mais aussi et surtout pour faire remonter les aspirations profondes de la société.
Le mouvement associatif et le mouvement syndical partagent cette fonction de corps intermédiaire. Mais il faut reconnaître qu’avec les élites auto-proclamées qui nous qouvernent, une émeute permet d’aboutir plus vite et plus loin qu’un débat citoyen structuré… Par exemple les Gilets jaunes.
Faire de l’engagement associatif une fabrique de citoven·nes, un laboratoire social, c’est mettre en œuvre. sur les territoires, au plus près de la vraie vie, une politique de relations sociales fondée sur la laïcité, l’égalité, la liberté, l’adelphité, développer des modèles économiques alternatifs dont les profits ne servent pas à rémunérer les actionnaires ou les dirigeant·es mais sont réinvestis dans l’objet social de l’association (comme dans l’ESS), répondre aux besoins des populations non pas dans une logique caritative mais en mettant en œuvre la solidarité.
Et, pour ce qui est de la Ligue de l’enseignement, se tenir aux côtés de l’école publique pour la défendre, la promouvoir, l’aider à se renouveler et à remplir sa mission.
LA LIGUE DE L’ENSEIGNEMENT ASSUME QUATRE DIMENSIONS ASSOCIATIVES:
- Nous sommes un mouvement d’idées et de citoyen·nes, particulièrement attaché à la promotion du principe de laïcité et aux valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité;
- Nous sommes une confédération de 102 fédérations départementales d’éducation populaire laïque qui fédèrent elles-mêmes 20 000 associations locales;
- Nous sommes un mouvement complémentaire de l’école publique ;
- Nous sommes une entreprise de l’économie sociale et solidaire (ESS).
