Entretien avec Laurent Mauduit – «Rétablir la liberté de la presse, son honneur et son indépendance»

Laurent Mauduit est journaliste, co-fondateur de Médiapart. Il revient sur le rôle fondamental de la presse en tant que contre-pouvoir.

► La figure du journalisme neutre, de journaliste neutre est extrêmement répandue. Pouvez-vous nous expliquer en quoi cette figure est un mythe?

En matière d’information, l’objectivité est impossible. Quand un journal construit sa « une », il procède à un tri et hiérarchise les informations. Il met en titre principal ce qui lui semble le plus digne d’intérêt pour les citoyen·nes et en titres annexes ce qui lui apparaît moins important. Or, cette hiérarchie est forcément subjective. Elle dit quelque chose des choix éditoriaux du journal. Quand on l’interrogeait, le fondateur du Monde, Hubert Beuve-Méry, usait d’une belle formule en revendiquant une « subjectivité désintéressée ». Dit autrement, même si le métier du journalisme, c’est de révéler des faits aux citoyen·nes, à commencer par ceux que les pouvoirs politiques ou financiers veulent leur cacher, il y a nécessairement une part d’engagement dans ce travail.

Le journalisme libre, le journalisme honnête, c’est même l’exact contraire du journalisme neutre. Car pour bien faire ce métier, il faut forcément être rebelle. Ce n’est pas une question de parti pris, c’est dans l’ordre des choses : pour écrire sur les puissant·es de ce monde, sur les gouvernements comme sur les milieux d’affaires, pour dévoiler leurs abus ou leurs passe-droits, pour mettre au jour les inégalités aussi bien que les injustices, il faut être prêt-e à défier leur autorité, sinon même affronter leur mépris, parfois même leur violence.

Disons les choses encore plus franchement : comme la liberté de la presse est un ressort majeur de la démocratie, les plus belles figures du journalisme se sont engagées d’innombrables façons dans les combats de leur époque en défense de la démocratie. Ce fut le cas du républicain Charles Delescluze qui, sa vie durant, s’est révolté contre le coup d’État de Napoléon le Petit ; ce fut le cas de George Orwell qui a pris fait et cause pour les républicains espagnols contre les armées franquistes, jusqu’à s’engager dans les milices du POUM ; ce fut le cas d’Albert Camus qui, avec son journal Combat, fut l’un des premiers à dénoncer la torture en Algérie…

Et ce qui était vrai hier l’est tout autant aujourd’hui : dans le dévoilement de ce qu’est l’extrême droite, face à la catastrophe démocratique qui se profile, la presse indépendante à un rôle majeur à jouer.

► En quoi la période est-elle dangereuse pour la liberté d’informer et pour le rôle démocratique que devraient jouer les médias ?

Camille Desmoulins, qui a joué le rôle que l’on sait dans la rédaction de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, disait de la presse à l’automne 1789 qu’elle devait être la « sentinelle de la démocratie ». Plus récemment, la Cour européenne des droits de l’homme a défendu une idée voisine, en indiquant dans un arrêt célèbre qu’il incombait à la presse d’être « le chien de garde de la démocratie » (watchdog). Si la première formule est plus élégante que la seconde, les deux défendent le même principe: la mission de la presse est d’être au service des citoyen·nes, pour les éclairer sur la marche de la Cité et les alerter sur les dangers qui la menacent.

Ce rappel de l’un des fondements majeurs de notre République suffit à percevoir le gouffre auprès duquel elle est arrivée. Car les uns après les autres, tous les grands médias français ont été rachetés par une dizaine de milliardaires dont le trait commun est de ne pas avoir la presse pour métier. Les uns vendent des armes ou des avions de guerre ; les autres ont fait fortune dans les télécoms, d’autres encore dans le béton ou la finance. Et ces opérations de prédation ont eu un effet ravageur, privilégiant les logiques d’audience au détriment des logiques de pertinence, favorisant le journalisme de connivence au détriment du journalisme d’investigation et du droit de savoir des citoyen·nes. Dit autrement, la « sentinelle » a cessé de faire son office ; le « chien de garde » a été muselé.

Mais la situation est encore plus grave. Car dans le prolongement de ces opérations de prédation a vu le jour un groupe de médias néofasciste, celui de Vincent Bolloré, qui fait campagne pour l’extrême droite, et qui malheureusement est si influent qu’il est parvenu à dicter l’agenda du débat public sur des thématiques racistes, xénophobes ou islamophobes. Au premier examen, on pourrait penser que la France renoue avec l’histoire sombre de l’entre-deux-guerres, quand le

parfumeur fasciste François Coty rachetait en 1922 Le Figaro, pour l’asservir quelques années plus tard aux combats de la ligue qu’il avait créée, Solidarité française, l’une de ces ligues qui manifestent le 6 février 1934 pour essayer de renverser la République.

Mais la comparaison est trompeuse. Car à l’époque, Coty ne rachète que ce journal, alors que Bolloré, lui, est aujourd’hui immensément plus puissant, puisqu’il contrôle un groupe de presse gigantesque (Cnews, Canal, Journal du dimanche, Europe 1…), un géant mondial du divertissement et de la communication (Vivendi), un géant mondial de l’édition (Hachette), un géant de la publicité (Havas), un institut de sondage (CSA), d’innombrables sociétés de production audiovisuelle. La situation est donc encore beaucoup plus grave qu’à l’époque des années 1930 !

Qu’est-ce qui pourrait protéger le journalisme — et les journalistes — de la concentration médiatique actuelle, au service du capitalisme et/ou de l’extrême droite ?

Quand elle refonde la presse à la Libération, la République prend de nombreuses dispositions, dont une loi interdisant les concentrations dans la presse – loi qui a été durcie en 1984. Mais depuis, le paysage de la presse a formidablement évolué, et à l’évidence, la loi s’est révélée inapte à interdire les nouvelles concentrations, plus seulement horizontales (les rachats dans le même secteur d’activité), mais aussi verticales (les rachats dans des secteurs en amont ou en aval). Or, ces concentrations sont devenues beaucoup plus dangereuses. Pour des raisons évidentes de conflit d’intérêt, il devrait par exemple être interdit qu’un même groupe de presse puisse contrôler un géant de la publicité et des médias. La loi anti-concentration devrait ainsi être repensée et fortement durcie, de sorte que des conglomérats comme celui de Bolloré, dominant le monde des médias comme celui de l’édition, ne puissent plus jamais voir le jour. Question jamais évoquée mais cruciale : de la même façon que des militant·es de la gauche américaine militent pour un démantèlement de Google, ne serait-il pas temps d’ouvrir en France un débat voisin, celui du démantèlement du groupe Bolloré ?

Il serait tout aussi urgent de doter les rédactions d’un statut juridique, leur conférant des droits moraux, dont le droit d’approbation du directeur·ice de la rédaction ou le droit de récusation.

Mais on ne peut évidemment pas se cantonner à freiner les dérives d’une presse prise dans les filets des puissances d’argent. Il faut surtout œuvrer à l’émergence d’une presse libre et démocratique, au service des citoyen·nes. Et dans ce domaine-là encore, il y a d’innombrables dispositions que pourrait porter une grande loi progressiste : pour garantir un statut juridique pour les sociétés citoyennes de presse, par exemple, sur le modèle innovant choisi par Mediapart ; pour réorienter les aides à la presse, etc. Tout cela dans un but, toujours le même, celui qui était consigné dans le programme du Conseil national de la résistance : « rétablir la liberté de la presse, son honneur et son indépendance vis-à-vis des puissances financières ». ■

PROPOS RECUEILLIS PAR ANTOINE CHAUVEL