« Je n’aurais jamais imaginé poursuivre le gouvernement en justice pour défendre la liberté de la presse ». Ces mots sont ceux de Patsy Widakuswara, cheffe du bureau de la Maison-Blanche en lien avec le média Voice of America. Le 14 mars 2025, le président Trump signait un décret suspendant les financement de ce média diffusé en 49 langues. Voix non acquise aux théories MAGA (Make America Great Again), il représentait néanmoins avec plus de 360 millions d’auditeurs et auditrices par semaine, la radio la plus écoutée à travers le monde après la BBC World Service.
À celà s’ajoute, comme le pointe Reporter sans frontières, un grand nombre d’attaques directes à commencer par l’accès refusé à certains médias aux conférences de presse de la Maison-Blanche. Enfin, ce sont les infox et autres « alter-vérités » distillées à longueur de journée par le président sur Truth social, le réseau qu’il a lui-même créé pour, selon lui, lutter contre une « tyrannie des géants des technologies » qui « ont utilisé leur pouvoir unilatéral pour faire taire les voix dissidentes en Amérique ».
La situation américaine pourrait être vue comme un épiphénomène, une exception trumpiste. Mais à l’heure où se renforcent partout les pratiques autoritaires et fascisantes des pouvoirs capitalistes, il n’en est rien : le phénomène prend une dimension planétaire.
Et si l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 proclame que « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre
de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi », faisant de la liberté d’informer un contre-pouvoir essentiel en démocratie, la situation française ne fait pas exception. C’est ce qu’explique Laurent Mauduit, journaliste co-fondateur de Médiapart, dans son interview : « ce qui était vrai hier l’est tout autant aujourd’hui : dans le dévoilement de ce qu’est l’extrême droite, face à la catastrophe démocratique qui se profile, la presse indépendante à un rôle majeur à jouer. »
Poser la question de l’enjeu démocratique de l’information revient à traiter plusieurs problématiques qui se nourrissent, se recoupent. La question des structures, souvent mise en avant, est fondamentale. Ainsi, porter un service public de l’information est un enjeu syndical à l’heure où, comme nombre de services publics, il est victime de coupes budgétaires et d’un dangereux projet de fusion de l’ensemble de l’audiovisuel voulu par Dati et Macron. Les questions des contenus, des formats et des personnes qui les portent, le sont tout autant.
Droitisation des médias
Dans son article La convergence médiatique des droites, Pauline Perrenot, journaliste notamment au Monde diplomatique et secrétaire de rédaction de l’association Action critique médias (Acrimed), revient ainsi sur les mutations structurelles en cours. Ne limitant pas sa démonstration à l’offensive Bolloré − tout en reconnaissant sa centralité −, elle caractérise la droitisation de l’espace informationnel en le liant à la continuité du personnel médiatique et aux évolutions de la presse dite traditionnelle.
Un constat de droitisation et de remise en cause de la rigueur journalistique partagé par Laurent Mauduit. Sans s’arrêter à cet angoissant état des lieux, mis en perspective historiquement, il tente d’esquisser des pistes pour redonner à l’information, aux journalistes et aux médias les moyens de jouer le rôle démocratique qui leur serait dévolu dans une société émancipatrice. S’il n’hésite pas à poser la question du démantèlement du groupe Bolloré, dont la campagne Stop Bolloré est un outil important comme le rappelle Lou Chesné, porte-parole d’Attac, c’est l’enjeu global d’une presse libre, indépendante et aux mains des professionnel·les qui est posé.
Enjeu syndical
Tout cela doit être enfin interrogé à l’aune d’évolutions récentes. L’information ne prend sens que si elle sert à la construction du libre-arbitre. Or les dernières années ont radicalement transformé l’ère informationnelle, avec la circulation d’informations non vérifiées, facilitée par les réseaux sociaux, sans parler de ce que l’intelligence artificielle ouvre comme perspective de falsification. Si la manipulation médiatique, la désinformation, le mensonge n’ont absolument rien de nouveau, leurs usages politiques prennent désormais une toute autre dimension. Réaffirmer l’enjeu politique de la vérité, pour permettre le débat libre et éclairé, tel est le propos de Gloria Origgi, philosophe et directrice de recherche à l’Institut Jean-Nicod (CNRS).
À la veille d’élections majeures en France, le mouvement syndical, autre contre-pouvoir, ne peut rester spectateur de la lutte actuelle pour l’information.
Comme pour d’autres libertés fondamentales en danger, l’union des forces et des résistances autour de la défense d’un droit à l’information, fondamental démocratique, est un impératif pour redonner la possibilité au débat d’idées d’exister : seule option pour lutter pied à pied dans une bataille culturelle, contre l’hégémonie des libéraux et de l’extrême droite. ■
MATHILDE BLANCHARD, ANTOINE CHAUVEL
