Vivre pédagogiquement dans un groupe GFEN

Gaëlle et Florie, militantes pédagogiques et syndicales à la FSU, reviennent sur leur expérience en classe de mise en pratique des principes du GFEN.

► Pouvez-vous revenir sur la constitution du groupe actuel du GFEN dans la Sarthe ?

Il y avait historiquement un groupe GFEN dans la Sarthe. Mais c’est en 2015 que tout redémarre, après un stage du SNUipp 72 à destination des débuts de carrière, dans lequel Jacques et Jean Bernardin sont intervenus. Ils nous invitent ensuite à leur stage annuel de pré-rentrée. C’est une véritable révélation pour nous : cette dynamique collective, cette façon de penser la classe, de sortir de l’isolement pédagogique et professionnel… Il y a un enthousiasme énorme. Nous nous disons qu’on ne peut pas vivre ça une seule fois par an, c’est trop important dans notre vie professionnelle.

Alors on se lance : le groupe est très jeune au départ, mais nous allons nous appuyer sur l’expérience des ancien·nes militants et militantes qui nous font vivre nos premières « démarches ». Ils et elles nous aident à nous créer une culture du GFEN. Nous commençons alors à nous structurer : nous décidons de nous voir une fois par période pour vivre des démarches – en nous appuyant toujours sur les personnes qui ont une histoire du GFEN que nous n’avons pas. Nous les vivons collectivement, puis nous nous donnons le temps d’une période pour les tester dans nos classes, voir ce que cela modifie dans nos pratiques, les obstacles que nous rencontrons. Lors de la réunion suivante, nous faisons un point sur ce qui a fonctionné ou non. Nous construisons vraiment une culture collective et nous commençons à faire vivre les démarches et les valeurs du GFEN dans nos classes.

► Les démarches au GFEN ont quelque chose de fondateur. Pouvez-vous en citer une qui vous a marquées ?

Celle qui nous a vraiment soudé·es en tant que groupe, c’est celle de l’écriture poétique à partir du mot « soleil ». L’idée, c’est qu’au début, individuellement, puis à plusieurs, puis collectivement, on écrit un texte à visée poétique. On part de comment « soleil » résonne en nous – le champ lexical avec rayon, lumière, mais on joue aussi avec la forme du mot, les sonorités : ensoleillé, solaire, et pourquoi pas aussi solitude… On fait une recherche de mots, à la fois sémantique et formelle. À partir de ça, on écrit notre premier texte. Ensuite, en groupe, on extrait des pépites qui pourront resservir aux autres pour enrichir leur texte, le modifier. On prend des bouts des textes des autres pour continuer à créer collectivement.

Cette démarche, nous l’avons toutes et tous vécue assez rapidement. Et puis arrive le Covid. Nous nous retrouvons isolé·es, les uns et les unes dans nos maisons. On se dit que ce n’est pas possible que tout s’arrête. Et quand on revient un peu en classe, les collectifs de travail sont complètement explosés – les nôtres, mais aussi ceux des élèves.

Nous décidons de construire un projet autour de cette démarche d’écriture poétique, à partir du mot « liberté », cette fois. Nous sommes 15 classes à échanger par voie postale – parce que ça nous paraît important aussi de recréer du lien physique et concret. Nous échangeons nos corpus de mots, puis nos textes pour écrire des choses collectives. À l’issue de cette année, nous éditons un petit recueil.

Mais surtout, nous enrichissons la démarche, nous l’adaptons au réel. À ce moment-là, nous avons des collègues qui travaillent en maternelle, alors que c’est quand même plutôt une démarche cycle 2, cycle 3, quand on commence à vraiment écrire. Nous essayons de repenser ce dispositif pour qu’il puisse s’adapter à tous les niveaux : des élèves de cycle 1 qui envoient à des cycles 3, des cycles 2 qui envoient à d’autres… Du coup, les petit·es faisaient des dessins, beaucoup de dictées à l’adulte. En cycle 2, nous avions des CP à ce moment-là, on s’est lancé, on a écrit – certain·es plus en dictée à l’adulte, d’autres qui commençaient à écrire. En cycle 3, nous avons utilisé les mots des petit·es pour les introduire dans nos écrits, et nous avons dessiné aussi pour faire un retour imagé aux plus petit·es.

Il y avait une sorte de responsabilité à faire quelque chose de bien parce qu’on nous avait confié ces mots-là. Ça avait du sens dans le partage et dans cet échange, d’en faire quelque chose qui pourrait plaire. Nous avions vraiment cette idée de la destination qu’on n’a pas forcément, qui est peut-être plus difficile à avoir dans notre classe quand on écrit des textes qu’on va se lire entre nous, qu’on va faire en livre. C’est quoi écrire, et pourquoi ? Pour partager avec les autres, pour susciter et provoquer des émotions chez celles et ceux qui allaient nous lire. Ces choses-là étaient très prégnantes et très réelles, surtout dans un moment où la communication était entravée de plein de manières.

Nous avons trouvé là des alliées pédagogiques, des alliées humains et humaines, prêtes à entendre que ce n’est pas toujours facile, qu’on a le droit de se « planter », et qu’ensemble on essaie de trouver des solutions.

► Le GFEN, c’est quoi pour vous?

C’est d’abord la rencontre. On rencontre des personnes, puis on rencontre le GFEN, et ensuite ses valeurs : « toutes et tous capables », « changer l’école pour changer la société ». Ça nous parle politiquement. Lutter contre les inégalités, contre les discriminations… Il y a cette belle phrase de Jean Bernardin : « dans la manière dont on enseigne, on transmet des valeurs ».

Je pense que si je n’avais pas le GFEN aujourd’hui, je ne serais plus enseignante. Parce que ce qu’on nous demande de faire aujourd’hui dans les classes, c’est tellement éloigné de ce que je peux défendre par ailleurs que me regarder dans une glace, ce n’est pas simple. Le GFEN me permet de mettre en cohérence mes pratiques avec mes valeurs. J’y arrive plus ou moins bien, mais en tout cas, j’essaye. C’est un objectif, un horizon. Surtout en tant que militante syndicale: le militantisme ne commence pas à 16h45 après la classe, c’est aussi dans la façon de vivre au quotidien. Le GFEN me donne du souffle pour penser la classe comme un lieu d’émancipation par le savoir et la culture. C’est un objectif, et on a des outils pour le faire vivre. Il y a des fois où ça marche, des fois moins, mais en tout cas cela permet de continuer à enseigner malgré la maltraitance institutionnelle, malgré les injonctions, malgré les réformes.

Ce qui m’anime, ce qui fait que j’y vais toujours avec enthousiasme – même quand on est fatigué·es sur une fin de période, et qu’on se dit « c’est samedi matin », on se rajoute du « travail » – c’est qu’on échange sur les démarches, mais on échange aussi sur ce qu’on vit, sur ce qui est difficile, sur ce qui fait frein dans nos classes par rapport à la démarche qu’on va pouvoir travailler ou vivre, mais aussi ce qui fait obstacle tout le temps. Du coup, nous nous retrouvons avec des personnes dont on partage les valeurs. On n’est pas toujours d’accord, mais en tout cas on est en confiance… Nous avons trouvé là des allié·es pédagogiques, des allié·es humains et humaines, prêt·es à entendre que ce n’est pas toujours facile, qu’on a le droit de se « planter », et qu’ensemble on essaie de trouver des solutions.

Le GFEN c’est aussi un cadre collectif national, qui nous a nourri∙es. Et c’est aussi un levier de rencontre avec d’autres mouvements pédagogiques, et particulièrement nous concernant, suite à la biennale de l’Éducation nouvelle de 2024, l’investissement dans le collectif Convergence pour l’Éducation nouvelle en Pays de la Loire. ■

PROPOS RECUEILLIS PAR ADRIEN MARTINEZ