Culture

Cinéma

IL Y A CINQUANTE ANS PIER PAOLO PASOLINI ÉTAIT ASSASSIN2

Le 2 novembre 1975, Pier Paolo Pasolini, poète, écrivain et cinéaste italien était assassiné sur une plage à Ostie. Marxiste assumant son homosexualité dans une Italie conservatrice, Pasolini dérangeait autant par ses écrits que par ses films, ce qui lui a valu la haine des milieux conservateurs. À l’occasion des 50 ans de sa mort, Gianluca Paciucci, président de l’Association culturelle Tina Mondotti (Trieste), répond à nos questions.

Cinquante ans après son assassinat, que représente Pier Paolo Pasolini aujourd’hui en Italie ?

Selon moi, Pasolini a des lecteurs et lectrices anonymes, silencieux·ses, caché·es. C’est parmi ces lecteurs et lectrices clandestin·es que se trouvent les véritables héritier·es de l’un des plus grand·es intellectuel·les du XXe siècle, à l’instar de Gramsci qui, comme lui, est davantage lu et admiré au-delà des frontières italiennes que dans son pays. À ce propos, le poème de Pasolini Le ceneri di Gramsci, publié en 1957, témoigne de la formidable rencontre imaginaire et concrète entre les deux, au Cimetière dit non catholique de Rome (où se trouve la tombe de l’intellectuel communiste emprisonné et persécuté par le fascisme).

Comment Pasolini est-il perçu aujourd’hui dans la jeunesse italienne ?

Il est très apprécié et étudié par les jeunes cultivé·es, dans les lycées et les universités. Il en a toujours été ainsi. La force de sa pensée a attiré l’attention des adolescent·es de toutes les époques et de tous les âges… C’était un grand pédagogue, adoré par ses élèves. Dans tous les cas, le conflit entre les générations est un élément constitutif d’une grande partie de l’œuvre de Pasolini. En cela, je crois que nos jeunes, je répète nos jeunes cultivé·es, trouvent en lui des thèmes et des modes dans lesquels ils et elles baignent historiquement ; surtout aujourd’hui que les pères, les mères et les vieux et vieilles révolutionnaires clament haut et fort qu’il n’y a plus rien à faire parce que tout a déjà été fait ou, pire, parce que nous avons tout fait. Pasolini croyait en la possibilité de transmettre le savoir précisément parce qu’il croyait en la critique de cette transmission et en la possibilité ouverte de renverser l’État de fait existant. La possibilité de rêver d’une chose (titre − tiré de Marx − du roman Il sogno d’una cosa, écrit en 1949/1950 et publié en 1962) que

le monde d’aujourd’hui veut soustraire à celles et ceux qui viennent juste après. Ses textes contre les jeunes (et contre les cheveux longs, contre les modes et les transgressions) ont été écrits pour qu’ils ne tombent pas dans le piège du jeunisme (giovanilismo) qui fonctionne par cooptation : tu es bon parce que je t’ai choisi comme moi, je t’ai formé/façonné. Ou les jeunes vu·es comme une part de marché à conquérir, y compris par la politique de droite ou de gauche.

Dans quelle mesure son œuvre irrigue-t-elle encore la gauche italienne ?

La relation entre Pasolini et la gauche italienne, en particulier celle de tradition communiste, a toujours été difficile, mais aussi fructueuse. Il y a eu de nombreuses tentatives, en revanche, d’annexion de Pasolini par la droite, même la plus extrême et celle qui se dit sociale. Tout comme il y a eu et il y a toujours un gramscisme de droite, qui doit faire se retourner Gramsci dans sa tombe, il y a eu et il y a toujours un pasolinisme de droite, qui tente de le présenter comme un défenseur de la tradition, du monde paysan, et un véritable réactionnaire, dans ses interventions publiques (les articles du début des années 1970 dans le Corriere della sera et d’autres quotidiens ou hebdomadaires, par exemple, puis rassemblés dans Scritti corsari).

La relation avec la gauche a toujours été importante et presque organique, malgré de fortes frictions et du mécontentement, et malgré la tragédie de son frère Guido, partisan des brigades Osoppo, tué par des partisans communistes dans un épisode sur lequel on continue, avec une obsession justifiée, à enquêter. Mais certains vers de Pasolini restent gravés dans les mémoires, témoignant d’une profonde fidélité à un idéal, à un drapeau («rouge chiffon d’espoir», dernier vers de Il pianto della scavatrice, poème tiré de Le ceneri di Gramsci), à des personnes concrètes (les « jeunes communistes » inscrit·es au PCI, maintes fois évoqué·es dans les écrits du Corriere della sera, en 1975), à un peuple, voire à un parti. Je crois cependant que la gauche d’aujourd’hui, encore communiste (minoritaire) ou ex-communiste, mais surtout celle qui s’est formée après la mort de Pasolini et les deux années de grande destruction de toutes possibilités d’alternative au capitalisme (1989 – 1991), est médiocrement pasolinienne. Certains, postmodernes, ont rejeté Pasolini, d’autres l’ont exalté/sanctifié pour annuler le potentiel de rupture, de fracture, de transformation que représentent sa pensée et son corps.

Son irréductibilité aux diktats hégémoniques peut être un stimulant pour construire des parcours originaux dans une Italie qui risque une dérive hyper-consumériste (dans la misère croissante), raciste et incapable de solidarité. Nous avons dépassé le seuil d’alerte. Dans le peuple, et même dans le populisme pasolinien (qui n’est pas une exaltation acritique du peuple lui-même), il y a la possibilité de redécouvrir l’existence des classes et des liens sociaux dévastés par l’égoïsme propriétaire, par la lutte des classes dominantes contre les classes populaires et par les querres, désormais chez nous (Ukraine, Palestine…). ■

PROPOS RECUEILLIS PAR OLIVIER SILLAM

POUR ALLER PLUS LOIN:

Retrouvez la version longue de l’article sur notre site.

Polémique, Politique, Pouvoir, de Pier Paolo Pasolini, conversations avec Gideon Bachmann, Éditions critiques, Paris, 2024.

Tout sur Pasolini, sous la direction de Jean Gili, Roberto Chissi, Silvana Cirillo et Piero Spila, Gremese, Rome 2022 (traduction française aux éditions de Grenelle).

Théâtre

UN PASSEPORT POUR LE PLAISIR ET L’HUMANISME

On ne présente plus Alexis Michalik, auteur prolifique de théâtre, multi-récompensé aux Molières en 2020. 2022, 2023, 2025. Connu pour sa conception assez particulière du format théâtral, il a vraiment innové en ce sens. Habitué à l’absence de coulisses. tout se fait sur l’espace scénique délimité et comme on dit, « à vue ». Le scénario est tranché de facon à ce que le rythme soit très rapide, ce qui n’est pas sans rappeler le théâtre dit de boulevard. Michalik énonce l’idée qu’il faut en finir avec le format rectiligne d’une représentation théâtrale pour le séquencer à la manière des séries ou des réseaux sociaux, d’où l’importance du téléphone portable dans ses pièces. Surtout, il y a une identité de lieu et de personne, le décor très réduit est ainsi juste évoqué: on passe d’un salon à un hôpital puisque la table munie de roulettes n’a plus qu’à être recouverte d’un drap pour devenir un brancard. De même, les personnages changent au gré d’un seul accessoire, le bonnet pour un SDF, un stéthoscope pour un médecin. Cette fluidité et cette rapidité du jeu est la marque de fabrique du dramaturge. Dans sa dernière création, Passeport, adaptation d’un livre qu’il a lui-même écrit, l’action se passe à Calais dans la «jungle» et raconte l’histoire invraisemblable d’un jeune migrant en parallèle de celle d’un policier en action sur ce même périmètre. Les destins s’entrecroisent, la situation des migrant-es est dénoncée de manière déterminée et l’absurdité du monde montrée à l’état cru avec ses vicissitudes, notamment la critique des ONG et de leur ton moralisant. On trouve aussi des moments de grand humanisme dans le message final. Une heure trente passée de manière haletante, un morceau de vie et un jeu extraordinaire des comédien·nes. C’est bien huilé, c’est Michalik!

CHRISTOPHE HÉLOU

Livres

Viendra le temps du feu

Wendy Delorme, performeuse et enseignante-chercheuse à l’université Lvon II. membre du collectif d’écriture RER Q, nous propose avec ce nouveau roman une dystopie qui trouve un écho particulièrement fort au regard des contextes international et national actuels. On y retrouve la résurgence des totalitarismes, la prolifération des conflits armés, le recul des droits des femmes et des personnes LGBTQIA+, la stigmatisation croissante de l’étranger·ère toujours percu·e comme une menace.

Dans ce roman choral, Eve, Louise, Rosa, Grâce et Raphaël nous parlent de la dureté de leur quotidien, de leur vie passée, nous racontent leurs cheminements et leurs empêchements dans cette société ultra normée aux règles autoritaires et répressives. Dans ce monde, trente ans après une épidémie ayant emporté une grande partie des adolescent·es, les frontières ont été fermées et il n’est plus possible ni d’entrer ni de sortir.

Alors pour éviter la fin de la communauté, les jeunes doivent contribuer à l’effort national pour la perpétuation. Produire et reproduire. Ils et elles doivent se mettre en paire.

De l’autre côté du fleuve, un groupe de femmes vit en marge, leur existence est à peine tolérée. Une communauté sorore qui refuse de se conformer.

Un livre d’une grande poésie, dont la musicalité emporte les lecteur·rices vers l’incontournable résistance.

CÉLINE SIERRA

Viendra le temps du feu. par Wendy Delorme. Éditions Cambourakis.

PATTI SMITH, POÉTESSE PUNK AUX MULTIPLES TALENTS

Figure androgyne. Muse de Mapplethorpe. Noir et blanc. Horses. New York City en pleine déliguescence en ce mid seventies. CBGB. Horses. Tom Verlaine et Television. Mouvement punk qui attend les Ramones. Horses. Il y a 50 ans sortait Horses, premier album du Patti Smith Group et une révolution musicale naissante allait faire un bond en avant.

Et au centre de toute cette effervescence, Patti Smith et son groupe de musiciens hors norme. Patti Smith et Horses, 43 minutes d’énergie, de rock, d’incantations… L’album s’ouvre par une déclaration «Jesus died for somebody’s sins, but not mine» presque terrifiante et se poursuit par une reprise d’une des plus grandes chansons des sixties, peut-être la plus grande, Gloria de Them. Version complètement libérée où l’urgence prédomine. L’album est lancé et jusqu’au dernier morceau Elegie, il est difficile de faire une pause tant l’intensité est forte, dans le chant comme dans la musique.

Il rallume la fouque, la flamme du rock portées par les explosions électriques de Lenny Kaye, une rythmique endiablée.

Cet album marque la fin de la période Glam et de l’ère des mastodontes musicaux juste bons à remplir des stades et leurs portefeuilles en ressassant leurs hits de la décennie précédente. Et une nouvelle ère commence, courte, intense, plus radicale, situationniste, des États-Unis à l’Angleterre, ce sera le punk, mais c’est déjà une autre histoire. ■

BERNARD VALIN

Littérature jeunesse

Sidonie, 5 ans, d’énormes lunettes et un style sans égal, a perdu sa chaussette-qui-pue. Jusque-là, en daronie, une journée normale. Sauf que Sidonie n’est pas une petite fille comme les autres: elle est la meilleure-détective-du-monde-entier, accompagnée de son fidèle chien Carlos!

Au fil des pages, les deux autrices conjuguent malice, dessins fantasques et typographie enfantine mais pas simpliste pour nous faire suivre les aventures de Sidonie et Carlos.

À hauteur d’enfant, dans le jardin ou le salon, dans sa chambre ou avec un monstre de boue, elle déambule, sans adulte, développe son imagination et la nôtre pour résoudre un vrai mystère. Les couleurs et les textes fusent, on rit, les enfants se reconnaissent et suivent Sidonie dans tous ses délires. À lire avec tout·es les petit·es détectives entre 3 et 8 ans !

Et bonne nouvelle : les deux acolytes reviennent dans Enquête à la plage!

PAR LAURIE ROHART

Sidonie Poirot super détective, par Pamela Butchart et Christine Roussey, éditions Kimane.

Séries

SAMBRE, ANATOMIE D’UNE POLICE SEXISTE

Série quasi-documentaire, Sambre retrace les viols en série perpétrés pendant plus de trente ans dans la région du même nom, sans qu’aucun meurtre ne vienne « alerter » les autorités. Très tôt le matin, avant de prendre son poste à l’usine, Enzo (nom fictif donné à Dino Scala) viole. Plus de 54 femmes seront agressées. Certaines portent plainte. Aucune n’est réellement écoutée : Que faisaientelles dehors si tôt, seules?

Enzo entraîne les enfants du club de foot du village, organise des tournois avec le commissariat, participe aux fêtes locales, travaille dur à l’usine, est un père de famille « exemplaire ». Lorsqu’il reconnaît son propre visage sur le portrait-robot, il plaisante avec son ami policier : « C’est moi!» – éclat de rire en retour. Comment croire que ce « bon gars », apprécié de tou·tes, puisse être ce « cinglé », ce « marginal détraqué cinglé » que l’on recherche?

Déclinée en six épisodes, la série adopte à chaque fois un point de vue différent, en donnant, dans les quatre premiers épisodes, la priorité aux femmes, celles qu’on a trop longtemps réduites au silence : les victimes, la juge, la maire, la scientifique. Revanche de trente années d’indifférence, de minimisation, de complicité institutionnelle ? Trente années où la police n’est rien d’autre qu’une police qui protège les agresseurs plutôt que les victimes. Il faudra attendre 2018 et le mouvement pour que les mentalités commencent à évoluer. Pour que la parole des victimes soit enfin entendue. Pour que les femmes cessent d’être suspectes et deviennent enfin crédibles. Pour inculper Dino Scala, le plus grand violeur en série de France.

MANON PILLOY

Série France TV disponible sur les plateformes France TV et Canal+.